L’envoûtant film-rêve de Bi Gan

Shu Qi © He Ruiquiong.

Sélectionné en compétition à Cannes, Resurrection, le troisième long métrage du cinéaste chinois Bi Gan, en est reparti avec le Prix spécial du jury. C’était bien le moins pour ce film résolument hors normes, voyage sensoriel d’une sidérante beauté traversant le XXe siècle et l’histoire du cinéma. Le réalisateur de Un grand voyage vers la nuit y imagine un monde où la promesse de la vie éternelle s’accompagne de l’interdiction d’encore rêver. Une injonction à laquelle certains individus, les « rêvoleurs », ont refusé de se plier, une femme énigmatique (Shu Qi) décidant d’accompagner l’un d’eux (Jackson Yee) vers une mort douce à la faveur d’une dérive fantasmatique dans un temps oublié de tous : le cinématographe.

Le cadre ainsi esquissé, Resurrection se déploie en cinq segments associés aux différents sens. Bi Gan laisse à la voix de Shu Qi le soin d’assurer la transition entre les épisodes successifs, son timbre troublant aspirant le spectateur dans une rêverie lysergique où les repères s’estompent. Le récit, s’il respecte la chronologie, est avant tout affaire de sensations et d’émotions en effet, échantillonnant l’évolution de la Chine en empruntant à des esthétiques différentes – expressionnisme muet, film noir, chronique sociale, film de vampires… Et associant à chaque époque un décor – fumerie d’opium, temple déserté, gare grouillante, quartier portuaire inondé de néon… – comme une atmosphère. Porté par des plans-séquences savants, l’on s’y égare dans un monde de faux-semblants, le film ne faisant nul mystère de ses artifices alors qu’il célèbre le pouvoir surnaturel d’un Septième art envisagé, dans un élan puissamment romantique, comme refuge ultime alors qu’alentour un monde s’effondre… Alors certes, Resurrection ne s’embarrasse pas toujours d’être intelligible – mais David Lynch ne disait-il pas : « Je ne vois pas pourquoi les gens attendent d’une oeuvre d’art qu’elle veuille dire quelque chose alors qu’ils acceptent que leur vie ne rime à rien ». Pour autant que l’on s’y abandonne, ce film-trip vertigineux aussi étrange que fascinant se révèle une expérience de cinéma total sans équivalent. Un envoûtement.

Resurrection

Film trip de Bi Gan. Avec Jackson Yee, Shu Qi, Jue Huang.

cote: 5/5

Shu Qi, en toute liberté – A day at the movies

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