Portrait d’un collabo ordinaire

Swann Arlaud ©Kidam & Michigan Films.

Notre salut s’ouvre dans les fumées d’un raout mondain, aux premières heures du pétainisme. Papillonnant d’un groupe à l’autre, un homme tente sans grand succès de se faire valoir. Cet individu transparent mais non dénué de convictions, c’est Henri Marre (Swann Arlaud), les affaires comme son couple en débandade. Un « patriote du management » qui voit dans le régime de Vichy l’occasion de se relancer, Notre salut, son traité politique publié à compte d’auteur et exposant ses méthodes d’ingénieur tournées vers l’efficacité, devant lui servir de sésame. Bosseur et corvéable au besoin, « monsieur Henri », comme on l’appelle, réussit, à force de persévérance, à se frayer un chemin dans les méandres de l’administration pétainiste, jusqu’à être nommé par le commissariat à la lutte contre le chômage nouvellement créé à la tête de son bureau de Limoges. C’est là que, serviteur convaincu de la « révolution nationale », il va organiser la remise au travail des chômeurs comme le placement de la main-d’oeuvre étrangère dans des camps. Avant de prendre sans sourciller une part active à la déportation des Juifs, se retranchant derrière un vocabulaire administratif pour se voiler la face devant l’horreur…

Révélé en 2021 par Rien à foutre, qu’il cosignait avec Julie Lecoustre, Emmanuel Marre s’est inspiré, pour son second long métrage, de la correspondance entre ses arrière-grands-parents, Henri et Paulette (Sandrine Blancke, remarquable). Rythmant le film en voix off, leurs échanges épistolaires offrent un contrepoint intime et sensible au récit, à l’opiniâtreté du fonctionnaire zélé répondant la douleur et bientôt le mépris de l’épouse, la débâcle de leur couple en filigrane. Manière aussi de renvoyer Henri à sa médiocrité de collabo ordinaire que Swann Arlaud, stupéfiant, habite d’une présence idéalement terne. A travers le portrait de cet homme quelconque basculant insensiblement dans l’abjection, c’est aussi un miroir à notre époque que tend Emmanuel Marre, la résonance contemporaine du propos allant se nicher jusque dans les détails – un échange sur les poètes et les ingénieurs qui, dans un autre contexte, prêterait presque à sourire. Pour autant, le réalisateur veille à ne pas forcer le trait, laissant la banalité du mal infuser, un peu à la manière de The Zone of Interest de Jonathan Glazer, un scénario millimétré que porte une mise en scène organique, parsemée de trouvailles et d’anachronismes musicaux n’ayant rien de coquetteries. Plongée dans les ténèbres de l’Histoire, Notre salut établit ainsi un dialogue vertigineux avec le présent; un grand film, brillant dans la manière et essentiel par sa portée.

Notre salut

Drame de Emmanuel Marre. Avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathilde Abd-El-Kader, Jean-Baptiste Marre…

cote: 5/5

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *