Passion simple, de Danièle Arbid, L’événement, d’Audrey Diwan, sans oublier le documentaire Ecrire la vie, de Claire Simon : l’oeuvre d’Annie Ernaux n’en finit plus d’inspirer les cinéastes. C’est aujourd’hui au tour de Judith Godrèche, figure de proue du mouvement #MeToo en France, de s’emparer de l’un de ses romans, Mémoire de fille, publié en 2016. L’autrice de Les Années, prix Nobel de littérature en 2022, y revient sur son été 58 quand, ayant quitté l’épicerie familiale de Yvetot pour être monitrice dans une colonie de vacances dans l’Orne, elle devait passer sa première nuit avec un homme, une expérience violente dont l’onde de choc allait se propager sur la suite de son existence. Ce récit à la première personne, Judith Godrèche l’envisage sous la forme d’une mise en abyme : venue à Rouen pour un hommage, Annie Ernaux (Valérie Dréville) est prise d’un vertige qui la ramène à l’été de ses 17 ans et demi. Et de revoir la jeune fille amoureuse des mots et un peu gauche – elle a les traits de Tess Barthélemy, fille de la réalisatrice – tentant de trouver sa place parmi les autres monitrices qui lui opposent un mépris de classe pas même voilé. Jusqu’au soir où H (Victor Bonnel), le moniteur chef l’attire dans sa chambre et abuse d’elle, pour la laisser marquée à jamais. Dépossédée – « Seize août 1958, c’est la dernière fois que j’ai mon corps », écrit-elle – et livrée, dans l’immédiat, aux regards accusateurs et colportages de son environnement; à la honte aussi qui vient l’absorber.
Annie Ernaux a su, comme peu d’autres, faire dialoguer son vécu intime avec le collectif. Mémoire de fille ne fait pas exception, Judith Godrèche ayant trouvé un écho à son vécu personnel dans un livre qu’elle s’approprie avec doigté pour tirer le portrait d’une jeune fille dont l’histoire déborde du cadre des années 50. Sans avoir la puissance sèche du récit autobiographique d’Annie Ernaux (que rappellent de courtes citations du texte original en voix off), son film, classique dans sa forme, recèle une force et une intensité indéniables. La réalisatrice puise dans les mots de l’écrivaine matière à donner à son combat féministe une expression vibrante, idéalement incarnée dans la présence fébrile de Tess Barthélemy. Si son adaptation apparaîtra un peu sage sans doute, elle n’en a pas moins les accents d’une criante et douloureuse vérité…
Mémoire de fille
Drame de Judith Godrèche. Avec Tess Barthélemy, Maiwène Barthèlemy, Victor Bonnel, Valérie Dréville.