Troisième long métrage de Maryam Touzani, Calle Malaga voit la réalisatrice d’Adam et du Bleu du caftan investir sa ville natale de Tanger. C’est là qu’elle situe l’histoire de Maria Angeles – Carmen Maura, magnifique -, vieille dame joyeusement anticonformiste choisissant d’entrer en résistance quand sa fille décide de la déloger de son appartement afin de le revendre. Le début d’une aventure intime d’humeur espiègle qui la verra, l’air de rien, retrouver le chemin de l’amour. Et un feelgood movie très personnel dont nous parlait récemment la réalisatrice, de passage à Bruxelles.
-Tanger est une ville qui charrie un imaginaire tant littéraire que cinéphile. Que représente-t-elle pour vous, qui y êtes née et y avez grandi ?
-Tanger représente mon enfance, ma jeunesse, tous les souvenirs qui constituent la personne que je pense être aujourd’hui. C’est vraiment mon cocon, et cette ville représente aussi très fort ma mère. Après, bien sûr, il y a le mythe de Tanger, tous ces Tanger que chacun se crée, mais pour moi, Tanger, c’est vraiment cette relation intime à la vie, aux gens, aux odeurs, aux lieux, aux souvenirs, qui est la raison pour laquelle j’y suis revenue tourner ce film. J’avais besoin de replonger dans ces souvenirs-là, pour raconter aussi un Tanger qu’on ne connaît pas forcément, qui est celui de Maria Angeles, de sa vie de quartier, de cette communauté espagnole qui fait partie de ma vie parce que c’était celle de ma grand-mère. C’est une ville très riche par toutes les confluences de cultures qu’elle a eues, et qui font qu’elle est assez à part dans son genre.
-Qu’est-ce qui a déclenché votre désir d’y revenir ?
-Le décès de ma mère, il y a trois ans exactement, juste avant la sortie du Bleu du caftan. C’est arrivé de manière soudaine et complètement inattendue, nous avions un lien très fort, nous étions extrêmement proches. Je me suis sentie amputée à sa mort, et du coup, j’ai continué à dialoguer avec elle dans ma tête en espagnol, parce que c’était la langue qu’on parlait à la maison, où vivait aussi ma grand-mère espagnole, j’ai grandi avec cette double culture. J’ai poursuivi ce dialogue qui a pris ensuite la forme de l’écriture, en espagnol toujours, et qui m’a fait revenir à Tanger. Mais le point de départ, c’était vraiment replonger dans mes souvenirs de ma mère qui m’ont amenée à ma grand-mère, à ma ville, aux plats que ma mère préparait à la maison, à la cuisine espagnole, à tous ces gestes que j’avais besoin de voir, ces odeurs que j’avais besoin de sentir à nouveau pour la garder à côté de moi, et m’obliger inconsciemment à revenir à Tanger sans elle, ce que je n’aurais jamais imaginé avant. Donc, à faire face à cette absence, et à transformer cette douleur en quelque chose d’autre.
-Le Tanger d’aujourd’hui correspond-il encore à celui que vous avez connu enfant ?
-Le Tanger d’aujourd’hui a vachement changé. Tanger est devenue une ville beaucoup plus grande, avec un exode rural énorme, plein de gens qui viennent de villes différentes, un très grand port y a été construit et la côte est devenue une zone industrielle. Mais le coeur de Tanger est pour le moment préservé. Il faut faire plus d’efforts pour aller vers ce Tanger-là, mais il existe encore. La rue où j’ai tourné est telle que vous la voyez dans le film, elle est aussi vivante que ça, le rapport aux commerçants, aux voisins, au marché existe encore et ça fait partie du Tanger que j’ai connu. Dans vingt ans, je pense qu’il aura disparu, mais on le trouve encore à certains endroits. J’avais envie de le rendre éternel dans ce film, pour moi en tout cas, afin de pouvoir m’y replonger quand il n’existera plus. Ce lien humain qui est très beau et qui fait que cette femme soit à ce point attachée à son quartier et à son environnement est un peu en train de se perdre partout dans le monde. Alors que je trouve ça très précieux et très beau, le lien humain.
-Le contexte historique qui est rappelé au début du film fait état d’une immigration espagnole à Tanger provoquée notamment par le franquisme. Pourriez-vous en parler ?
-Beaucoup de gens ne connaissent pas cette population. Je la connais de près parce que ma grand-mère était venue s’installer à Tanger, et j’ai connu beaucoup de personnes qui avaient fait pareil. Il y avait une grosse communauté espagnole qui s’est réduite au fil des générations qui partaient. Ca m’a toujours touchée, de même que l’attachement et le sentiment d’appartenance, et ça m’a questionnée sur ce que voulait dire appartenir. Ma grand-mère était profondément espagnole, et en même temps, elle était très marocaine et très tangéroise, je trouvais ça beau, le fait de pouvoir être plusieurs choses à la fois. Elle avait ses croyances, sa foi, et en même temps, elle était très intégrée, une chose n’empêchait pas l’autre, c’était vraiment une richesse. Cette population a disparu petit à petit parce que les enfants et petits-enfants se sont installés en Espagne, et elle est restée dans l’oubli. Le cimetière qui tombe en ruines parce que personne ne l’entretient est un témoin de cette époque et de ces êtres qui ont vécu là, auxquels j’avais aussi envie de rendre hommage.
-Cela donne l’air de rien une coloration politique au film, même si elle n’est pas frontale, l’histoire se répétant en d’autres lieux…
-Il y avait une volonté, peut-être, de raconter le déplacement. Tanger et le Maroc ont été, à travers l’histoire de ces populations, une terre d’accueil. Ca me touche de voir à quel point aujourd’hui on ne fait que dresser des barrières, et on cherche à être définis par une chose ou par une autre. J’ai grandi dans cet espace où ça constituait une richesse, où ces cultures se mélangeaient. La rue Malaga a réellement existé, ma mère et ma grand-mère y vivaient, et j’ai des récits de voisins de confession juive, musulmane, chrétienne qui vivaient ensemble, échangeaient des recettes, célébraient leurs différentes fêtes religieuses ensemble. Il y avait un vivre ensemble très beau là où aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on est beaucoup dans la division.
-A travers le personnage de Maria Angeles, vous montrez aussi que la vieillesse n’est pas forcément une malédiction…
-C’était très important pour moi parce que j’ai l’impression que dans le monde moderne et dans le cinéma en tout cas, on a souvent tendance à raconter la vieillesse comme une décrépitude, un déclin, un moment dans la vie où on est en train de perdre petit à petit. Et moi, je pense que plus on vieillit, plus on gagne en expérience de vie tout simplement, et on s’étoffe. Ce regard sur la vieillesse m’a toujours beaucoup dérangée. Vieillir est un privilège, une richesse, un luxe, et j’avais envie de dire ça aussi, de pouvoir célébrer la vieillesse. Le regard presque infantilisant que l’on porte sur la vieillesse me heurte profondément. C’est comme si on était censés vieillir d’une certaine manière selon les attentes des autres, et qu’on perdait presque la liberté de vieillir comme on le souhaite. Aller à contre-courant n’est pas toujours facile parce que c’est quelque chose qui se joue de manière presque insidieuse, et rentrer dans le moule des attentes des autres est parfois plus simple. Mais je pense qu’on devrait avoir la liberté de vieillir comme on le sent, comme on le veut et comme on le peut. La vieillesse peut être libératoire.
-Maria Angeles redécouvre d’ailleurs l’amour et le désir…
-J’avais envie de questionner le regard de la société sur la sensualité et la sexualité à la vieillesse. Pourquoi est-ce que, quand on est jeune, c’est quelque chose qu’on célèbre et dont on parle ouvertement, et qu’une fois parvenu à l’âge qu’on considère comme celui de la vieillesse, cela devient presque honteux, comme si on s’attendait à ce qu’on étouffe cette partie de nous-mêmes. Pourquoi ne pourrait-on pas désirer quand on devient vieux ? Pourquoi est-ce que ça devient quelque chose de presque tabou ? Ca m’a toujours beaucoup blessée, parce que je me dis que ce que je ressens aujourd’hui, je vais peut-être continuer à le ressentir à 80, 85 ou 90 ans, et je n’ai pas envie qu’on me mette des freins, ni de me les mettre moi-même. C’était ça aussi: pouvoir sublimer la vieillesse tout essayant de la garder authentique, et dire qu’il n’y a rien qui se termine, que le désir, l’envie peuvent continuer, qu’on doit pouvoir l’exprimer, mettre des mots dessus.
-Vous avez utilisé le mot tabou, et il y a en effet, au cinéma en particulier, un tabou autour de la sexualité des personnes âgées, et sa représentation à l’écran. Comment l’expliquez-vous ?
-Je crois qu’on a peur de la mort. Dans nos sociétés, on a peur de la mort, et on la met de côté, de même que les choses qui peuvent nous rappeler la fin. Je pense que ça a à voir avec ça. C’est pour ça que dans le film, je tenais à ce que le cimetière soit pour Maria Angeles un lieu de quiétude et de bien-être. Quand on est en paix avec la mort et avec sa finitude, on intègre mieux la vie, et on n’a pas peur de tout ça. Je pense que ça vient aussi du fait qu’on associe la sexualité à la jeunesse et au fait de pouvoir avoir des enfants. Une fois atteint l’âge mûr, ce n’est plus la même chose, et plus on avance dans l’âge, plus ça devient suspect, peut-être malsain, honteux, et je ne trouve pas ça normal. J’avais envie que Marie Angeles puisse briser toutes ces chaînes, se libérer de ça et affirmer « Je prends du plaisir, je jouis et je le dis ». La scène où elle parle de sa jouissance dans le film, Carmen Maura m’a dit ne l’avoir jamais fait dans un film auparavant, avant d’ajouter : « le faire maintenant à 80 ans, j’adore, je me sens libre ». C’est ça aussi, vieillir librement.
-Comment en êtes-vous venues à travailler ensemble ?
-Je n’ai pas écrit avec Carmen Maura en tête. Je lui ai envoyé le scénario et quand elle l’a lu, elle est tombée amoureuse du personnage. Quand on s’est rencontrées, j’ai ressenti quelque chose de très puissant dans son lien à Maria Angeles. Cette joie de vivre qui se dégage naturellement de Maria Angeles, Carmen Maura l’a aussi, cette force de caractère, la petite fille espiègle qui est très vivante en elle. Il y avait quelque chose de très vrai par rapport au personnage qui était là d’emblée. On a beaucoup parlé du personnage, de l’attachement, de la ville, j’étais sous le charme de Carmen, et j’ai compris tout de suite qu’il n’y avait qu’elle qui pourrait donner chair à la femme que j’avais imaginée. Elle est venue à Tanger quelques semaines avant le tournage pour s’imprégner de cette rue, pour comprendre et ressentir l’attachement, sentir ces odeurs, regarder ces marchands, vraiment s’imprégner de la réalité de cette femme, pour chercher à être fidèle à cette vérité qu’elle essayait d’incarner. C’était beau, de faire aussi ce voyage avec elle.
-Elle incarne un personnage haut en couleur, qui n’hésite pas à braver certains interdits, notamment quand elle ouvre un bar chez elle pour les matchs de foot. On retrouve ce motif de la transgression décliné de différentes manières dans chacun de vos films. Pourquoi est-ce important pour vous ?
-C’est venu naturellement dans le film parce que c’est une femme astucieuse, qui trouve le moyen de rebondir et de se reconstruire. J’ai une certaine admiration pour les gens qui peuvent être dans la transgression, ça demande du courage parfois. J’aime ça inconsciemment, ça me nourrit et ça m’inspire. Maria Angeles est quelque part dans la transgression par ces matchs de foot mais aussi par son histoire d’amour et la manière dont elle la vit. Elle est dans la transgression par rapport à beaucoup de choses, mais en fait, elle est juste à l’écoute d’elle-même, et elle arrive à exprimer ce qu’elle ressent. Parfois, le simple fait d’exprimer et de faire entraîne qu’on puisse être dans la transgression par rapport à un consensus. C’est souvent plus facile d’être dans un moule, de répondre à certaines attentes, surtout que les injonctions de la société peuvent être très pesantes et guider nos manières d’agir sans qu’on en soit forcément conscients.
-C’est peut-être un privilège de l’âge, mais Maria Angeles apparaît beaucoup plus libre que sa fille Carla…
-Oui, parce qu’elle a la liberté et la sagesse que nous donne l’âge. Je pense peut-être comme ça parce que j’ai grandi avec ma grand-mère, devant qui j’étais en admiration, j’adorais regarder ses rides, je trouvais ça tellement beau. J’ai passé beaucoup de temps, plus jeune, avec de vieilles personnes, et je sentais qu’il y avait là quelque chose d’extrêmement puissant. Voir à quel point, dans la société, c’est souvent l’inverse m’a marquée. Vieillir et se dire qu’on n’a rien à prouver à qui que ce soit a quelque chose de libératoire. C’est une sagesse de la vie de se dire je savoure, je vis et peu m’importe le reste. Quand on parlé de la scène de nu, Carmen m’a dit : « J’ai fait plus de 200 films, et on ne m’a jamais demandé de me mettre à nu, de me déshabiller. C’est la première fois, et peut-être qu’il y a dix ou quinze ans, j’aurais refusé. » On a beaucoup parlé de l’importance de cette scène, du fait de vouloir montrer des corps vieillissants dans la beauté de leur vieillesse, de montrer ces rides, ces corps avec du vécu, alors qu’on a souvent tendance à les cacher, surtout dans le cinéma, et les corps des femmes encore plus. J’avais envie de pouvoir célébrer la vieillesse et sa beauté. Je pense qu’il y a quelque chose de libératoire, de très fort et de très puissant dans le fait de vieillir si on le regarde sous le bon prisme.