Adapter L’étranger de Camus, Luchino Visconti s’y était risqué en 1967 avec Marcello Mastroianni dans le rôle de Meursault, pour un résultat modérément convaincant, ce dont le réalisateur de Senso devait d’ailleurs convenir lui-même. Soixante ans après, c’est au tour de François Ozon de se frotter au roman, avec un incontestable bonheur cette fois. L’étranger, le réalisateur de Frantz en propose une adaptation fidèle à l’esprit sinon totalement à la lettre. Ouvrant son film sur des actualités d’époque, Ozon recrée l’Algérie des années 30 dans un noir et blanc léché, cadre dans lequel l’on découvre Meursault (Benjamin Voisin) alors qu’il est jeté en prison – « J’ai tué un Arabe », se borne-t-il à déclarer, laconique, à ses codétenus. Et le récit de se déployer en flash-back pour accompagner son protagoniste, un jeune homme opaque n’exprimant pas plus d’émotion quand il assiste à l’enterrement de sa mère (ce qui lui sera lourdement reproché lors de son procès), que dans sa relation avec Marie (Rebecca Marder), la jeune fille amoureuse avec qui il a entamé une liaison; et jusqu’au moment fatidique où, conséquence d’un engrenage fâcheux qu’il ne fera rien pour enrayer, il en vient à tuer un jeune homme sur la plage – « c’est à cause du soleil », avancera-t-il comme non-explication.
Si la question coloniale lui offre sa toile de fond, c’est surtout à ce personnage insaisissable que s’intéresse François Ozon dans L’Etranger. Evitant le piège d’une adaptation trop littérale ou trop littéraire, le cinéaste filme la suspension du temps et le sentiment d’absurdité s’emparant de son personnage alors que son destin dévide un fil inexorable. Il réussit aussi à en traduire le vide existentiel, pour signer une oeuvre d’une densité paradoxale, habitée par la présence/absence de Benjamin Voisin, bel indifférent que le cinéaste révélait en 2020 dans Eté 85. L’acteur se montre pour le coup idéalement impénétrable, étranger à la vie et n’en ayant cure, et à cet égard singulièrement fascinant, le trouble persistant bien au-delà du générique final, logiquement accompagné du Killing an Arab de The Cure…
L’étranger
Drame de François Ozon. Avec Benjamin Voisin, Rebecca Marder, Pierre Lottin, Swann Arlaud.