Laura Samani : « éviter une représentation manichéenne »

Laura Samani.

On avait découvert Laura Samani en 2021 avec Piccolo corpo, premier opus à la fibre mystique et poétique situé dans l’Italie de 1900 et tourné en dialectes frioulan et vénète. Cinq ans plus tard, Une année italienne, le second long métrage de la cinéaste triestine, adopte la forme plus classique d’un récit d’apprentissage. Situé en 2007 dans sa ville de Trieste, le film suit quatre ados à la lisière de l’âge adulte : Fred, une fille tout juste débarquée de Suède, et trois garçons sur qui son arrivée va avoir un impact considérable. Elle nous en parlait il y a tout juste un an à la Mostra de Venise, où son film était présenté dans la section Orizzonti.

-Piccolo corpo et Une année italienne sont deux films très différents. Qu’est-ce qui vous a intéressée dans le roman Un anno di scuola, de Giani Stuparich, à l’origine de votre second long métrage ?

-Après Piccolo corpo, j’avais besoin de légèreté. J’avais lu ce roman quand j’étais en secondaire, je fréquentais la même école que celle du livre. Il y a donc une dimension méta, vu que je lisais ce roman adolescente et que le personnage central et moi avions exactement le même âge. Et d’une certaine manière, je ressentais la même chose que cette fille seule parmi des garçons, parce que même si ma classe était mixte, je passais le plus clair de mon temps avec une bande de mecs. Néanmoins, les dynamiques étaient fort différentes : je n’ai pas eu à endurer les même choses que Fred dans le film, ni les complications qui s’ensuivent, mais je pouvais vraiment la comprendre.

-Comment s’est déroulé le processus d’adaptation ? Comment avez-vous procédé pour vous approprier cette histoire ?

-Avec Elisa Dondi, la coscénariste, nous sommes devenues obsédées par trois lignes qui se trouvent au début du roman, et qui disent en substance : « L’arrivée de cette fille a divisé un trio ». Antero, Pasini et Mitis, les trois garçons, étaient indissociables depuis toujours jusqu’à ce moment précis, et là, ils se séparent. Si on parcourt le roman, toutes les relations et les interactions se situent entre la fille et les garçons, mais pris individuellement, comme s’il s’agissait de couples distincts. Nous nous sommes demandé comment ils fonctionnaient en tant que trio, et avons voulu les observer en tant que bande pour voir ce qui allait en ressortir. L’essentiel du processus d’adaptation a donc consisté à créer deux narrations simultanées : avec la bande et Fred qui essaie de s’y intégrer, tout en conservant les dynamiques individuelles avec les trois garçons. Trouver l’équilibre a été difficile, mais ça a apporté plus de complexité et forcément plus de conflits à l’histoire…

-Vous avez aussi décidé de situer le film une centaine d’années plus tard que le livre…

-Il nous a fallu comprendre ce que ça impliquerait en termes de dynamique de l’histoire. Le point de départ du roman, c’est qu’elle est la première fille à être admise dans une classe de garçons, parce que des filles ne pouvaient pas fréquenter ce type d’établissement à l’époque. En 2007, cela n’aurait pas été crédible. Nous avons donc cherché les points de convergence et les différences. Ces dernières sont évidentes, elles sont sociales, mais sur le plan émotionnel, nous en sommes restés au même point, et au fait qu’elle n’est pas autorisée à désirer les mêmes choses que les garçons. C’est là que réside le problème : nous désirons tous les mêmes choses, mais la façon dont la société nous autorise à exprimer ce désir, à l’incarner et à agir en accord avec notre volonté est différente. En tant que femmes, la question du choix se pose très souvent, parce qu’on ne peut pas tout avoir. En Italie, une question assez fréquente reste comment faire coexister la famille et le travail. C’est quelque chose que l’on n’a pas cessé de me demander en tant que femme. Je ne pense pas que mes collègues masculins soient confrontés à la même question.

-Pourquoi avoir choisi précisément 2007 ?

-C’est autobiographique, j’ai été diplômée en 2008. Après Piccolo corpo, je ne voulais pas d’un autre film avec de longues jupes et des chevaux, je voulais qu’il soit plus proche de nous dans le temps. Une option aurait été de le situer en 2024, l’année du tournage, mais quand je fermais les yeux, je voyais mon adolescence sans réseaux sociaux. Facebook est arrivé en Italie fin 2008, c’est donc la dernière période pendant laquelle on se regardait les uns les autres dans les yeux. Il y avait bien sûr des téléphones portables, mais leur utilisation était très différente, et les interactions entre ados aussi. Et puis, en ce qui concerne spécifiquement Trieste, pendant la même année scolaire, fin 2007, la Slovénie a rejoint l’espace de Schengen. Comme Trieste est littéralement sur la frontière entre l’Italie et la Slovénie, ça a changé beaucoup de choses : c’était un pari politique, qui a aussi eu de grandes répercussions sur la vie quotidienne, facilitant notamment les choses pour les travailleurs frontaliers. Et cela résonnait aussi comme la promesse d’une Europe heureuse. J’avais 18 ans, il y avait beaucoup d’attentes, mais si je regarde en arrière, je ne suis pas certaine que tout se soit passé comme on l’espérait – vous voyez ce que je veux dire…

-Fred, cette jeune fille venue de Suède, ne rentre pas du tout dans les stéréotypes que les garçons projettent sur elle, et refuse de se plier aux injonctions d’un environnement patriarcal…

-C’était fort important, je tenais à ce qu’elle soit aussi réelle que possible. Fred est une version plus cool et plus brave de la fille que j’étais à son âge. C’est quelqu’un qui a ses propres opinions et ne se laisse pas enfermer dans des cases. Mais si elle n’a pas peur de s’exprimer, elle veut aussi s’intégrer, et sait renoncer à certaines choses pour y parvenir, ce qui est une façon de se protéger. On pense souvent qu’être fort, c’est coller au plus près à ce qu’on pense être son identité à cet âge, mais l’intelligence d’une personne ou d’un personnage se voit aussi aux stratégies utilisées pour survivre. Et Fred est adaptable. Stella Wendik, l’actrice qui l’interprète, a énormément apporté au personnage, parce qu’elle est fort semblable à Fred et l’a parfaitement comprise. Et il y avait, encore une fois, une dimension méta : les trois garçons sont originaires de Trieste, ils n’ont guère eu l’occasion de voyager dans le monde, alors que Stella a vécu à l’étranger, elle a déménagé en Belgique quand elle avait 12 ans et y restée un moment. L’étrangère avec tous les regards braqués sur elle, c’est quelque chose qu’elle avait déjà connu.

-Les acteurs du film sont tous des débutants. Comment les avez-vous trouvés, et comment avez-vous travaillé avec eux pour obtenir cette dynamique ?

-Pour moi, les films sont des occasions d’explorer des choses émotionnelles. Je me soucie bien sûr du résultat final, mais c’est surtout une occasion de former une petite communauté et de nous poser des questions pour nous préparer au monde extérieur et utiliser notre force en tant que communauté pour comprendre des choses. Ce processus n’implique pas que la troupe technique ou artistique, mais aussi les comédiens. Quand vous dites à trois garçons de Trieste qu’ils vont jouer dans un film et être rejoints par une Suédoise qui sait jouer parce qu’elle a suivi des cours, quelque chose se passe. Et idem quand vous lui dites à elle qu’elle va aller à Trieste pour quelques mois, sans connaître la langue ni les gens : les choses sont déjà en place. Stella a été trouvée par une directrice de casting en Suède, et dès le premier selfie, il était évident que c’était elle. Quant aux garçons, on les a trouvés à Trieste au terme d’un très long processus de casting sauvage aussi précis qu’amusant. Pendant trois mois, avec le coach d’acteurs du film, nous avons écumé les fêtes d’ados et de jeunes adultes, c’était comme si on avait inversé les nuits et les jours. Antero et Pasini travaillaient tous deux comme barmen : nous regardions les clients, mais quand nous nous sommes retournés et que nous les avons vus, ils dégageaient une telle aura que nous avons voulu les rencontrer. Et Mitis, le directeur de casting l’a trouvé dans un lycée où nous nous rendions systématiquement dans chaque classe. Il l’a interrompu pendant un exposé de maths et sa réaction l’a convaincu de le revoir. Et voilà. Ca a vraiment collé entre eux, ils sont comme une famille maintenant.

-Les garçons sont parfois très lourds avec Fred, au début du film en particulier. Cependant, vous ne les jugez jamais…

-Avec Elisa, nous voulions éviter une représentation manichéenne où les hommes seraient mauvais et les femmes seraient cool. Mais nous voulions parler de la dés-éducation sentimentale, et du manque de connaissance relative au consentement, au respect et à la saine curiosité pour s’approcher et s’apprécier mutuellement. On entre dans l’histoire à travers le regard des garçons et, comme eux, je regarde littéralement le cul de Fred et je force le spectateur à le regarder aussi avec les garçons, et on ne se sent pas toujours mal à l’aise, parce qu’au début, c’est drôle d’être avec eux. On fait partie de la bande et elle est un objet, elle est sexualisée, elle est quelque chose à observer. Et puis, nous avons beaucoup travaillé la structure pour progressivement basculer de son côté, et terminer le film en les regardant à travers ses yeux à elle, sans juger personne, parce que ce n’est pas leur faute s’ils sont des kiwis. Dans cette histoire, ils sont les kiwis et elle est la pomme qui les aide à mûrir plus vite, mais dans la vie, nous sommes l’un et l’autre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *