Après avoir fait ses gammes dans la pub puis réalisé sept courts métrages, Cole Webley signe, avec Omaha, un premier long particulièrement inspiré. Le cinéaste, originaire de l’Etat de Washington, s’y aventure, à la suite d’un père et de ses deux enfants, dans un road trip en suspension entre Utah et Nebraska. Façon de sillonner les fractures de l’Amérique à travers le destin chaotique d’une famille, comme il nous l’expliquait en octobre dernier à l’occasion du festival de Gand.
-Omaha est votre premier long métrage. Comment ce projet s’est-il dessiné ?
-J’ai lu le scénario de Robert Machoian sans avoir l’intention d’en tirer un film, mais simplement en tant qu’amateur de son travail. Cette expérience m’a marqué, j’y ai trouvé tout ce que j’aime dans l’écriture, et j’en ai parlé à mon producteur qui a eu une réaction similaire. Nous travaillions alors sur un autre projet dont je devais faire mon premier film, mais quand j’ai commencé à m’interroger sérieusement sur le type d’histoire auquel j’avais envie de consacrer deux ou trois ans de ma vie, le scénario de Omaha s’est imposé : j’étais fasciné par la délicatesse avec laquelle Robert avait façonné ces personnages, et j’ai rapidement été convaincu que le récit, même s’il se déroulait en 2008, n’avait rien perdu en pertinence. Je suis moi-même devenu père dans la vingtaine, et bien que mon expérience ne soit en rien comparable à celle vécue par John Magaro dans le film, je trouvais intéressant de voir un film adopter le point de vue d’un père qui, à la fin de son périple, va être en mesure de demander de l’aide. Et puis, j’ai adoré la manière dont le scénario humanisait cette famille dont je ne connaissais rien et qui, sans cela, aurait été ravalée au rang de statistiques.
-Pourquoi avoir voulu faire un film sur la paternité ?
-Le film questionne la paternité et la masculinité. Nous avons tous notre interprétation de la masculinité et des formes qu’elle adopte, ainsi que de ce que c’est d’être vulnérable. J’ai grandi entouré d’hommes ressemblant à ce père, peu enclins à parler de certaines choses, et qui pensaient que leur valeur se mesurait en termes d’argent et de capacité à protéger leur famille, tandis que la mère en était l’âme. Ces conceptions archaïques sont toujours bien présentes aux USA, en particulier dans l’Amérique profonde, et j’ai vu dans ce film l’occasion de briser certaines barrières. Même si ce père pose des actes douteux, j’ai toujours discerné en lui un trajet vers une possibilité d’ouverture et, peut-être, une sorte de guérison. Je voulais porter un regard empathique sur cet homme vulnérable, qui n’est sans doute pas un père formidable, mais qui fait de son mieux, et le faire arriver à un point où il réalise avoir besoin d’aide pour pouvoir progresser. Il ne m’appartient pas de le juger. Nous avons d’ailleurs modifié la fin du scénario pour y insuffler une note d’espoir.
-Comment avez-vous trouvé le ton du film ?
-Pour moi, une bonne part de la mise en scène consiste à comprendre sa voix, ce qui détermine le ton. Je ne voulais pas d’un film triste et silencieux, mais bien célébrer les plaisirs de cette famille, sans atténuer les tragédies qui s’abattent sur elle. J’ai donc veillé, au montage, à insuffler plus de bonheur dans le film, en accrochant le moindre sourire, la moindre petite blague, afin d’obtenir cet équilibre où les joies du road trip sont contrebalancées par les intentions du père et le fait que les enfants sont confrontés à l’angoisse qui le taraude. La musique et la photographie y ont beaucoup contribué, la composition de John Magaro également, de même que la manière dont nous avons rapporté l’intimité à l’intérieur de la voiture à la grandeur de l’échelle du road trip. J’ai trouvé la voix du film après dix semaines de montage environ, et le résultat est assez proche de l’endroit où j’espérais le voir atterrir.
-Il y a une longue tradition de road movies dans le cinéma américain. Qu’appréciez-vous dans ce genre ?
-Les road movies sont des métaphores : on entreprend un voyage, mais on parle surtout de l’arc d’un personnage à travers ce parcours. En un sens, ils constituent un retour à ce qu’on est vraiment tout en offrant la possibilité d’une renaissance. J’apprécie le fait que le road movie nous connecte également à nous souvenirs d’enfance, dans l’Ouest américain en particulier. J’ai grandi dans une zone rurale, d’où je devais parcourir 30 miles pour aller au cinéma, et rouler 2h30 pour assister à un événement sportif. Nos vacances, c’était monter dans le van et rouler des heures et des heures en écoutant des cassettes, tout en faisant des stop dans des stations-service. Rien que par cet aspect, il y a un côté nostalgique au road movie. Mais j’aime aussi le genre en raison de sa narration dépouillée : c’est juste vous et la nature; l’intimité face à l’échelle de la géographie à travers laquelle vous voyagez.
-Quelles en sont les contraintes ?
-Tourner sur une remorque n’a rien d’une sinécure, mais c’est la meilleure façon de faire un road movie, parce que vous y êtes pour de vrai. Mais c’est lent et fastidieux, et beaucoup d’éléments se liguent pour vous empêcher de rendre le film réel. Obtenir des moments de magie relève du miracle, et on y a arrive parfois en recourant à des stratagèmes, parfois par chance. Wyatt Solis, qui joue Charlie, détestait par exemple Mony, Mony qu’il refusait de chanter. Je pense que ses parents n’avaient pas cessé de lui passer la chason de Tommy James and the Shondells en anticipant cette scène, il n’en pouvait plus, et en gamin de six ans, il a décrété ne plus vouloir l’entendre. Son père m’a dit quelle était sa chanson favorite, et je l’ai surpris : au moment du tournage, Ella et le père entendaient Mony Mony, et lui une chanson totalement différente sur laquelle il a dansé, ce qui donne à la scène ce côté si vivant…
–Omaha est situé en 2008, à l’époque de la crise des subprimes. En quoi le film résonne-t-il dans l’Amérique d’aujourd’hui à vos yeux ?
-De nombreuses familles traversent des difficultés. Dans le capitalisme au stade ultime auquel nous sommes arrivés aujourd’hui, le fossé ne cesse de se creuser; nous nous trouvons dans une situation où il est de plus en plus difficile d’accéder à une certaine qualité de vie, et ça vaut pour l’Amérique comme à l’échelle mondiale. Mais ce en quoi le film me semble le plus pertinent, c’est qu’il est essentiel d’éviter de nous déshumaniser les uns les autres. C’est tellement facile de prendre des statistiques et de dire, par exemple, nous avons un nombre X d’immigrants illégaux en Amérique. D’un seul coup, ces gens ne sont plus que des statistiques, nous les déshumanisons, et ils se retrouvent traînés dans les rues. Je suis fier d’avoir, avec ce film, pris une famille dont ce parent fait l’impensable, et de les avoir humanisés. Nous ne pouvons pas perdre de vue que n’importe quel groupe marginalisé est aussi important et a autant de valeur que quiconque. A cet égard, Omaha me semble intemporel, et j’espère que c’est cet élément d’humanisation qu’en garderont les spectateurs.