Iker Çatak : « j’espère que le cinéma va prévaloir »

Ilker Çatak © Johannes Duncker.

Découvert il y a trois ans avec La Salle des profs, le cinéaste allemand d’origine turque Ilker Çatak dévoilait, en février dernier, Yellow Letters à la Berlinale. Avec Berlin et Hambourg dans le rôle d’Ankara et Istanbul, le film s’attache à un couple d’artistes de théâtre renommés, Aziz et Derya, arbitrairement privés de leur emploi par le gouvernement turc (le film s’inspire des purges opérées par le régime Erdogan en 2016) en raison de leurs opinions. Circonstances qui vont avoir des répercussions profondes sur leur mariage, mis à l’épreuve de cette précarité nouvelle. Le point de départ d’un drame intime et politique intense dont nous parlait le réalisateur quelques jours avant de voir son film récompensé de l’Ours d’or.

-En choisissant de représenter Ankara et Istanbul par Berlin et Hambourg, vouliez-vous souligner le caractère universel de Yellow Letters ?

-On aspire toujours à faire un film universel, parfois même en restant à un niveau très local. Dans le cas de Yellow Letters, il y a tellement de gens originaires de Turquie exilés en Allemagne qu’Enis Köstepen, mon coscénariste et coproducteur, a eu l’idée d’envoyer le film en exil également. Les problèmes turcs sont une réalité allemande, m’a-t-il dit. Pourquoi dès lors ne pas essayer de trouver la Turquie en Allemagne ? Cette idée m’a semblé brillante, j’y ai beaucoup réfléchi, ce qui m’a amené à voir que des choses se produisant en Turquie étaient arrivées en Allemagne auparavant, et qu’il y a des indications comme quoi, si l’on n’y prend garde, elles pourraient se répéter à nouveau.

-Chercher la Turquie en Allemagne a-t-il présenté des difficultés ?

-On a en beaucoup parlé avec Judith Kaufmann, la cheffe-opératrice, et Zazie Knepper, la production designer. Je leur ai indiqué ne pas vouloir d’une approche orientaliste où l’on créerait la Turquie, mais vouloir chercher des endroits au coeur de la société, dans la vie de tous les jours, que l’on cadrerait de sorte à recréer une sensation de la Turquie. C’était assez dingue : il y a eu une version du film où l’on n’avait pas ajouté les cartons « Berlin as Ankara » et « Hambourg as Istanbul », et les spectateurs n’avaient pas conscience qu’il s’agissait de l’Allemagne. Trouver Ankara et Istanbul dans les deux villes allemandes s’est avéré étonnamment simple. Il faut apprendre à voir ce qui se passe juste à côté de soi; parfois, il suffit d’ouvrir les yeux. Ainsi, quand nous étions à la recherche de décors, nous sommes entrés dans une mosquée devant laquelle nous passions tous les jours sans l’avoir remarquée. Si l’on est disposé à voir des choses, on va les trouver ici, en Allemagne, ou en Belgique également. Donc, oui, c’était facile, mais en même temps, nous avons aussi voulu en jouer, créer une sorte de frottement pour pouvoir dire, par moments « c’est toujours l’Allemagne, ne l’oubliez pas ». C’était aussi une manière pour moi de m’ôter un certain poids, parce que quand on fait un film au départ d’événements s’étant réellement produits, cela induit aussi une responsabilité. Des individus qui ont été licenciés en Turquie sont passés par des moments très difficiles, certains se sont même suicidés. Faire un film sur ces universitaires représentait donc une charge. Ce n’est qu’à partir du moment où on a décidé de déplacer le film en Allemagne et d’y ajouter une touche ludique que je me suis dit que je pouvais vraiment m’approprier ce sujet.

-Quel a été l’élément déclencheur du film ?

-Avant tout, il y a eu mon envie de raconter une histoire de mariage. J’ai toujours aimé ces histoires : j’apprécie Ingmar Bergman, j’ai adoré la minisérie Scenes from a Marriage, d’Hagai Levi, et Marriage Story, de Noah Baumbach, mais je voulais raconter une histoire de mariage qui m’appartienne. Parallèlement à ça, je reste intrigué par la façon dont, aujourd’hui encore, la politique peut diviser nos familles; un phénomène qui m’a sauté aux yeux à l’occasion du Printemps arabe, quand j’ai réalisé que je me disputais avec des gens et des proches sur Facebook. J’ai trouvé ça malsain, on était en train de nous diviser, et depuis, ça n’a fait qu’empirer. Les histoires de mariage, d’une part, et des histoires politiques d’autre part, et la manière dont la politique peut diviser des familles ont été les éléments déclencheurs. Les « lettres jaunes » et les licenciements sont arrivés plus tard. Au départ, il s’agissait de raconter l’histoire d’un mariage, et de son implosion.

-Vous cosignez le scénario avec votre femme, Ayda Meryem Çatak. Comment s’est déroulé le processus d’écriture ?

-C’était amusant, pas facile mais bien. Son turc est supérieur au mien, elle est à l’aise avec les mots, alors que je le suis plutôt avec la structure, et ce genre de choses. Cela a donné un ping-pong intéressant. Quant au troisième auteur, Enis Köstepen, c’est quelqu’un de très politisé en Turquie, un activiste des droits de l’homme. Il nous a procuré de la littérature et des liens à partir desquels nous pourrions approfondir nos recherches. Il m’a notamment fait découvrir The Turkishness Contract, un livre incroyable d’un universitaire turc, Baris Ünlü, où ce dernier décrit les modalités de comportement pour être accepté dans la société turque, et notamment les qualités patriotiques et religieuses dont il faut témoigner. Ce n’est pas pour rien que les présidents américains répètent « God Bless America », ils doivent être performatifs, et cela vaut également pour la Turquie. C’était intéressant de voir les comportements que devraient adopter nos personnages pas seulement sur scène, mais aussi dans la vie de tous les jours. Ce qui amène aussi à s’interroger sur ses propres rôles dans la vie : là, par exemple, je suis un réalisateur parlant à des journalistes, mais il y a une heure, j’étais un bon fils mangeant un cheese-cake avec sa mère. C’est le comportement humain, et je trouve ça hyper intéressant.

Yellow Letters parle aussi, parmi d’autres choses, de la manière dont un système peut se refermer sur vous. Maintenant que vous dénoncez ce système, ne craignez-vous pas qu’il vous réserve le même traitement qu’à vos personnages ?

-Je me suis bien sûr posé la question, mais je me suis aussi demandé ce que j’avais déjà risqué au long de ma carrière. Sur quel genre de parcours aimerais-je pouvoir me retourner dans trente ans ? Il est important de tourner des films dont on puisse être fier, et pour lesquels on pourra dire n’avoir eu peur de rien. Mon exemple ne représente rien : pensez à Yilmaz Güney, le réalisateur kurdo-turc qui a dû tourner Yol, un film ayant obtenu la Palme d’or à Cannes, depuis sa prison. Partout dans le monde, des cinéastes incroyables arrivent à faire des films dans ces conditions, alors que moi, j’ai toujours le privilège d’être ici et d’être libre. Si je ne faisais pas ces films alors qu’eux y arrivent, je me sentirais extrêmement stupide.

-Il y a un débat intéressant entre les personnages sur la capacité du théâtre à changer le monde. De quelle dose de cynisme avons-nous besoin pour survivre ?

-J’espère que nous n’en avons pas besoin, je n’aime pas du tout le cynisme. Nous vivons des temps cyniques : quand je regarde les infos et nos politiciens, je ne vois rien d’autre que du cynisme. Mais moi, en tant qu’artiste, c’est une voie que je ne veux pas emprunter. On recourt au cynisme pour se protéger de quelque chose. C’est comme avec l’ironie, qui est une manière de dissimuler ses émotions. Je ne fais pas de films comme ça. Le théâtre peut-il sauver le monde ? Si on l’envisage comme un art de la scène où des artistes et des spectateurs sont réunis dans un même lieu dans la réalité, il s’agit de l’un des rares espaces de ce type qui subsistent, à l’heure où tant de choses sont définies par l’espace numérique, des algorithmes ou que sais-je. La rencontre humaine fait du théâtre quelque chose de réel, et lui donne du pouvoir. Si on se rend à Istanbul par exemple, on y compte plus de 200 petits théâtres, il y a une scène florissante. C’est magnifique : les gens savent que quand ils allument la TV, ils n’auront que de la merde, et ils retournent au théâtre. Du coup, cela représente un pouvoir.

-Quelle place occupe le cinéma dans ce tableau ?

-Bonne question. J’ai grandi avec le cinéma dans les années 80 et 90, et j’ai conscience qu’il a façonné ma vision du monde. De nos jours, les réseaux sociaux exercent une influence sur notre perception du monde, et les films n’ont plus autant d’impact que par le passé. Mais en même temps, si le cinéma n’a plus autant d’impact, pourquoi le système et les gouvernements continuent-ils à nous poursuivre ? Cette contradiction me rend optimiste quand à l’impact que peut encore avoir le cinéma.

-Quel est votre rapport aux réseaux sociaux ?

-J’ai quitté les réseaux sociaux, et j’invite tout le monde à le faire. Les gens qui dirigent ces plateformes sont pourris jusqu’à l’os, ils ne pensent à rien d’autre qu’à l’argent et seraient prêts à vendre leur mère. Je conseille donc de se tirer de cette merde. Je constate avec plaisir que tout le monde se réveille enfin, et que même des politiciens préconisent un âge minimum pour aller sur certaines plateformes. C’est comme fumer. Dans vingt ans, on se dira : « mais pourquoi avons-nous exposé nos enfants à ça ? » Ça provoque le cancer, comme les cigarettes, et c’est même pire, parce que les réseaux sociaux nous influencent politiquement, et ils nous bousillent le cerveau. J’espère donc que le cinéma va prévaloir.

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