Vincent Munier : « la nature n’est pas uniquement un spectacle, c’est une vie partagée »

Vincent Munier © Piet Goethals.

Quatre ans après La Panthère des neiges, coréalisé avec Marie Amiguet, Vincent Munier opère un retour aux sources avec Le Chant des forêts, un documentaire fascinant où il plante sa caméra dans les forêts des Vosges où il a grandi, à l’affût d’une vie sauvage qu’il a appris à écouter comme peu d’autres. Il nous en parlait récemment, de passage à Bruxelles. « La Panthère des neiges, que j’avais coréalisé avec Marie, était mon premier opus pour le cinéma, et j’y ai pris du plaisir. Avant, j’avais fait des documentaires pour la télé, mais il y a un côté formaté qui ne laisse pas une grande part à l’auteur. La Panthère des neiges nous a ouvert les portes du cinéma, et juste après, j’ai eu envie de faire quelque chose sur mon histoire, et le partage de notre aventure avec mon père et ce qu’il m’a appris. J’avais ce capital images et le cinéma, pour quelqu’un qui est assez soucieux du détail, est un excellent moyen de partager tout ce qu’on vit de manière très intense à l’affût. C’était ça l’idée : témoigner de ce que j’avais reçu comme enseignement avec mon père, et montrer comment on procède en forêt. On vit des affûts, surtout avec le grand tétras, on va sous le sapin, on chuchote, et on essaie d’embarquer le spectateur à nos côtés pour qu’il ressente vraiment le côté très intime de l’affût et les émotions fortes qu’on reçoit dans cette position-là ».

-Comment le projet a-t-il évolué de cette proposition initiale à ce qui est devenu Le Chant des forêts ?

-Ca a un peu évolué. Je n’ai qu’un enfant, Simon, qui a l’âge que j’avais quand j’ai commencé la photo animalière, et je me suis demandé pourquoi ne pas essayer de l’intégrer, encouragé aussi par le distributeur. Le film s’est fait sur le long terme. Il y avait déjà cinq ou six ans d’archives et puis, on a essayé des choses. Le week-end, on partait, on est aussi allés en Norvège pendant dix jours avec une équipe très réduite, avec cette intention de partage des affûts. La cabane est arrivée très tôt, je trouvais ça chouette que l’on vive des choses et qu’on se raconte des histoires en cabane comme on le faisait avec mon père, pour charpenter le récit.

-Si l’on compare les deux films, Le Chant des forêts est beaucoup plus contemplatif…

-Pour moi, il est plus important, plus intime. La Panthère des neiges, ça reste un peu une parenthèse enchantée, d’un voyage comme j’aime les faire pour assouvir un rêve. Il y a souvent une espèce emblématique, et j’essaie par mes propres moyens, sans guide, sans être dans la consommation et payer des choses, d’avoir ce côté pisteur et d’apprendre. C’était ça, La Panthère. Mais là, c’est plus intime: c’est chez moi, où j’ai grandi, c’est ma forêt, où je vis avec ma famille. On est sur une même thématique, en utilisant la technique de l’affût, où on se cache pour voir des choses, avec aussi un même message qui est la dernière phrase de Nick Cave dans sa chanson : « We’re not alone », et ça, c’est vraiment important de le comprendre. Parce que moi, je souffre du fait que c’est toujours un peu entre l’homme et l’homme, on n’arrive pas à composer avec les autres êtres vivants, on manque de curiosité en tout cas. Et puis, j’avais envie de partager les messages de mon père, et de parler aussi de la mort qui emmène à la vie, ce n’est quand même pas rien. Il y a comme une préparation à sa disparition.

-Que ce soit la panthère des neiges ou le grand tétras, ce qui sous-tend votre démarche, c’est la quête de l’invisible, avec la dimension spirituelle que cela suppose…

-Je trouve que la forêt est un lieu un peu sacré. On y pénètre, et on est enveloppé de présences invisibles qui sont là. En procédant à l’affût, en se cachant, elles vont venir un peu comme des fantômes. Pour moi, il y a un côté spirituel hyper fort, parce qu’il y a une forme d’engagement à être avec toutes ces présences qui sont là. Quand elles arrivent alors qu’on les attend depuis si longtemps, on est dans des états parfois un peu étranges, de grande méditation. Et c’est comme des prières un peu mouvantes, je trouve ça très fort. On n’a plus trop de repères, en ce moment. Je ne suis pas vraiment croyant par rapport à ce que nous impose la religion catholique, loin de là. Mais ayant passé tellement de temps dans la nature depuis que j’ai dix ans, puis en ayant fait mon métier, il y a des énergies, des vibrations que j’ai pu ressentir en vivant avec des autochtones dans des tribus plutôt animistes, qui voient des dieux un peu partout. J’aurais tendance à voir ça : il y a une certaine vénération de toutes ces présences qui sont là, et qui me font du bien. L’affût nous met dans cette condition-là, et dans ce grand tout dont on ne s’exclut pas. Cela me semble important, et j’ai essayé de l’évoquer dans le film, en disant qu’on fait partie de cette nature, on ne s’en exclut pas, on a une responsabilité. Quand je dis que la nature n’est pas uniquement un spectacle mais une vie partagée, c’est franchement ça : comment est-ce qu’on cohabite ? Comment est-ce qu’on est en harmonie avec ça ? Sous un aspect de conte, le film a aussi une dimension un peu militante en ce sens.

-Cela induit aussi d’avoir une juste hauteur de regard. C’est pourquoi vous choisissez de filmer les humains à hauteur d’animaux ?

-C’est ce que m’a inculqué mon père, au sens propre et au sens figuré. Le photographe veut être au même niveau, parce que c’est toujours plus joli. Et au sens figuré, pourquoi serait-on toujours dans une position dominante ? J’en souffre terriblement. Le Chant des forêts, c’est donner la parole à ces timides, ces insignifiants. Même au tout début, quand j’étais passionné de nature, j’étais un peu moqué. Et même les documentaires animaliers, la photo animalière, il y a un côté un peu péjoratif, c’est fou. C’est un peu la clé : comment faire pour être un peu plus sensibles, et s’ouvrir à tout ce qui n’est pas obligatoirement que l’homme ? On fait tout un pataquès quand on vole les bijoux de la reine, mais ce qui nous entoure, ce sont des oeuvres d’art, cette création du vivant est d’une puissance et d’une justesse…, Tout est à sa place, la beauté est extraordinaire. Il n’y a rien d’excessif dans la nature, ils sont à leur juste place. Il n’y a que nous qui dépassons, grignotons, dépassons la limite.

-Vous dites que la nature n’est pas uniquement un spectacle. En même temps, il y a un souci esthétique évident dans le film. C’est votre oeil de photographe ?

-Il y a un côté très photographique, c’est sûr. Mes plans sont souvent très fixes – il y a des sources d’inspiration d’un peu tout le monde, et puis je suis amateur de peinture aussi. C’est comme des tableaux, avec des bêtes qui rentrent dedans, ce qui est assez fabuleux, mais cela demande un gros travail de terrain pour chercher ces lumières. Je suis vraiment guidé par la lumière, par ces contrejours, avec des échos à Théodore Rousseau, avec ces forêts primaires, ses tableaux qui n’étaient pas tout à fait finis pour laisser une part d’imaginaire à chacun. Il y a un côté minimaliste, un côté esquisses où on suggère. Les plans flous permettent d’amener une dimension un peu fantomatique et sacrée de ces bêtes qui passent. Il y a une recherche esthétique, vu le photographe que je suis depuis tellement longtemps. Et aussi parce que je trouve que des fois, dans le documentaire animalier, on mise trop sur le sensationnel et le spectaculaire, et pas assez sur le côté poétique et contemplatif.

-Certains films vous ont-ils néanmoins inspiré ?

-Il y en a très peu. Un film qui m’a marqué, c’est Dersou Ouzala, de Kurosawa, il y a longtemps, parce que le livre m’avait marqué aussi. Mais c’est plus au niveau philosophique, et de ce dont on parlait: comment est-on en harmonie, c’est-à-dire à notre bonne place en tant qu’animaux parmi les animaux. Même s’il était chasseur, il y avait un respect incroyable, il n’était pas déloyal comme on peut l’être maintenant avec le vivant. C’est ce qui m’a beaucoup plu, et que Kurosawa a magnifiquement bien mis en oeuvre. Mais sinon, il y en a très peu. J’ai les documentaires animaliers du National Geographic en horreur. J’aime assez bien ce que fait David Attenborough, mais c’est pareil : il s’agit de documentaires télé où c’est beaucoup proie – prédateur, des choses assez fortes, mais on ne ment pas, c’est ce qui me plaît avec le cinéma anglais. En France, on avait Jacques Perrin, Le Peuple migrateur, Les Saisons. On s’est rencontrés, et c’était génial, parce qu’il était fan de nature, mais ses films, c’était le spectacle : il voulait tenir les gens avec une espèce de grosse symphonie du vivant qui nous emporte. Pour y arriver, ce sont des animaux entraînés, tout est extrêmement bien écrit, avec un scénario. Moi, ce n’est pas ça : il y a des intentions au début, et après, c’est en fonction du terrain, avec une toute petite équipe. Ce n’est pas la nature spectacle.

-Avec néanmoins des scènes presque miraculeuses, comme celle du lynx, ou les biches qui passent, lors du brame…

-Là, c’était extraordinaire. C’est un de mes plus beaux moments de ces dernières années, j’en rêvais. Je vais dans ce coin de brame depuis dix ans, et je n’avais jamais vu ça. Tous les ingrédients étaient là : la lumière, la brume, le petit martin-pêcheur qui vient couper l’image juste au moment où les biches passent, les biches qui arrivent, le cerf qui attend, c’était un moment de grâce, c’est rare. Et grâce au montage, j’ai voulu essayer de le partager avec le spectateur (…). Au cinéma, ça rend, il y a quelque chose qui nous remplit intérieurement sans qu’on s’en rende compte. C’est ce que j’essaie un peu dans ce film, avec ce rythme, ces lumières, ces chuchotements. Le Chant des forêts vient réveiller des choses mais sans mots, sans discours, et plus sur des ressentis, c’est vibratoire. Le montage a été très long pour cette raison : il a fallu huit mois pour arriver à ce dosage un peu subtil.

-Le film tient en effet de l’expérience sensorielle. Mais si vous deviez néanmoins formuler un message, quel serait-il ?

-Dire que c’est beau ne suffit plus à ce stade. C’est beau, mais on en fait partie, et on a une grande responsabilité. Pour que tout ça perdure, il faut qu’on revoie un peu notre copie. Le message est là : comment est-ce qu’on change de prisme ? Comment est-ce qu’on habite ce monde différemment ? En composant avec tout le monde. Ce n’est pas juste un spectacle, c’est une vie partagée, comment est-ce qu’on s’intègre là-dedans et qu’on y amène une plus grande justesse ? Parler de message est un peu prétentieux, mais on va le ressentir. Si, quand on est dehors, on ressent les choses un peu différemment et qu’on est plus attentif aux autres, c’est un peu gagné. Le message est peut-être là : plus d’empathie et de bienveillance avec ce qui nous entoure et avec nos contemporains.

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