Adapté du roman éponyme de Franck Courtès, A pied d’oeuvre, le huitième long métrage de Valérie Donzelli, trace le portrait de Paul Marquet (Bastien Bouillon), un homme ayant décidé de quitter un lucratif métier de photographe, dénué de sens à ses yeux, pour devenir écrivain. Et devant faire face à la précarité alors que, conséquence d’un déclassement social consenti, il multiplie, toujours digne, les petits boulots payés au lance-pierre afin de pouvoir se consacrer à sa passion. Un choix de vie au coeur d’un film sensible, réussissant, sous sa modestie apparente, à cerner la dérive du monde. Rencontre.
-Qu’est-ce qui vous a parlé dans le récit autobiographique de Franck Courtès ?
-Tous les thèmes qu’il aborde, qui sont à la fois extrêmement personnels et intimes, et en même temps assez universels sur son observation du monde. L’autre chose qui m’a tout de suite séduite, c’est son écriture, la manière qu’il avait par les mots, par ses phrases, la simplicité avec laquelle il réussissait à raconter quelque chose d’assez complexe finalement, avec beaucoup de sobriété et beaucoup d’élégance. Quand j’ai lu le livre, j’ai imaginé immédiatement un film dans lequel on aurait un récit complètement raconté dans lequel on entendrait ce texte. Franck dit d’ailleurs que ce livre, c’était un peu comme un long monologue et ça m’a donné envie qu’on l’entende. C’est comme ça qu’on a abordé l’écriture avec Gilles Marchand, en commençant par mettre de côté tous les passages qui pouvaient construire une forme d’histoire et qui seraient la voix off du film. C’est tout ça, en fait, qui m’a séduite.
-Le livre, et le film, parlent de la difficulté de créer. Jusqu’où vous êtes-vous identifiée au personnage de Paul Marquet ?
-Jusqu’au bout. Quand Pauline Gaillard, ma monteuse, m’a donné le livre, j’étais dans une période de ma vie très compliquée parce qu’il y avait un vrai problème relationnel avec le producteur avec qui je travaillais avant, comme ça peut arriver parfois quand on travaille longtemps avec quelqu’un. Au bout d’un moment, on ne se comprend plus très bien. J’étais en train d’écrire un film mais je n’y arrivais pas, c’était très laborieux, je n’avais plus d’argent parce que j’avais déjà touché les avances, ça faisait très longtemps que j’essayais de l’écrire, ça ne marchait pas. Quand il dit « finir un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu », c’est pareil pour un film. Quand on finit un film, ça ne veut pas dire que le film va marcher, quand on finit un scénario, ça ne veut pas dire qu’on va réussir à monter son film, et puis, quand on a du succès, ça ne veut pas dire qu’on a de l’argent, parce qu’on peut avoir du succès critique et ça peut ne rien rapporter. Toutes ces choses, je les connais à mon endroit, même si je ne suis pas écrivain. Et je pense que c’est pour tout le monde pareil, en fait : pour les acteurs, pour les musiciens, pour les artistes plasticiens,… Il y a toujours un endroit d’insécurité qui est à la fois liée au fait que ce n’est pas un travail de salarié et en même temps une insécurité humaine parce que quand on doit accoucher d’une œuvre, on doute, il faut avoir le désir, il faut à la fois avoir la confiance de se dire « je vais le faire, ça va être bien ». Et en même temps, si on a trop de confiance, on ne fait pas forcément quelque chose de très bien. C’est un mélange compliqué, et surtout, ça prend du temps. C’est très particulier, la création, ça ne se fait pas de façon carrée. C’est vraiment un temps long.
-Paul fait un choix extrêmement radical comme prix de sa liberté. Vous avez déjà été confrontée à ce genre de choix ?
-J’ai une sorte de liberté dans mon travail dans la mesure où je ne veux pas que le plaisir soit en dessous de la responsabilité financière. Quand on fait des films avec des petites équipes, avec des petits budgets et tout ça, on a une joie de travail et une liberté… On n’a pas le poids du gros budget, ou d’avoir des comptes à rendre à des distributeurs où l’industrie rentre un peu plus en compte. Après, je ne sais pas si je suis capable de faire autrement, en fait. Je n’ai pas l’impression d’être dans des gros sacrifices, parce que j’ai organisé ma vie pour qu’elle fonctionne dans une économie qui me convient, et j’essaie de faire régulièrement mes films parce que c’est comme ça que je gagne ma vie.
-Vos premiers films étaient des scénarios originaux. Vous avez ensuite adapté L’amour et les forêts, d’Eric Reinhardt, et maintenant A pied d’oeuvre, de Franck Courtès. Qu’est-ce qui vous a incitée à franchir le pas de l’adaptation littéraire ?
-Ce qui m’intéresse dans le fait d’adapter des livres, c’est que j’y trouve une résonance intime mais qu’en même temps, ça n’est pas mon histoire. J’aurais du mal à aborder des choses aussi sérieuses si c’était sans la protection de quelqu’un d’autre qui le raconte peut-être mieux que ce que moi, je pourrais raconter. Ca protège, aussi. Et d’ailleurs, dans mes films, quand je parle de choses qui sont plus directement tirées de ma vie, la rupture dans La reine des pommes ou la maladie dans La guerre est déclarée, c’est assez burlesque, fantaisiste, parce que la comédie apporte de la pudeur. Pour raconter quelque chose qui est plus grave, ou plus dans le registre de l’angoisse, social, c’est bien de s’armer avec un livre, parce que ça protège, je me sens moins impudique.
-Vous aviez, dans L’amour et les forêts, exploré le versant toxique de la masculinité. Et ici, vous l’abordez par un versant opposé, plus vulnérable, fragile. C’était un enjeu important pour vous ?
-Oui, tout à fait. En fait, dans le livre, le personnage est comme ça, il est doux. Dans L’amour et les forêts, le rôle du mari est dix fois pire que dans mon film, c’est vraiment une ordure finie, et d’ailleurs, elle meurt, et moi, j’ai voulu qu’elle s’en sorte. Là, le personnage de Franck est extrêmement courtois, c’est un personnage qui ne se plaint absolument pas, et je trouvais ça intéressant de faire le portrait d’un homme qui a une certaine vulnérabilité même s’il a une grande force, mais une vulnérabilité dans l’impuissance. C’est-à-dire qu’il décide d’assumer l’endroit où il a envie d’être, qui n’est pas celui dans lequel on l’attend, c’est-à-dire un homme blanc, puissant, qui gagne de l’argent. Le fait qu’il se déclasse comme ça, et qu’il subisse cette pauvreté, parce que la pauvreté, on la subit toujours, ça dérange les gens parce que ça les fragilise eux, comme s’ils avaient peur que ça leur arrive. Et j’aimais bien l’idée que mon héros soit complètement opposé au précédent.
-Le choix de Bastien Bouillon, avec qui vous aviez tourné plusieurs fois précédemment, était une évidence ?
-Bastien, c’est un acteur sur lequel on peut vraiment se projeter, c’est comme une page blanche, et c’est ce que je voulais pour le film. Je voulais un acteur qui ait cette intériorité très forte et en même temps, qui ne laisse rien paraître, dans laquelle les gens peuvent se refléter. Et puis, je connais sa sensibilité, sa grande force d’interprétation, et sa capacité à disparaître dans les personnages. Il m’a paru évident de l’embaucher. Le casting de l’homme a pris beaucoup de temps mais à un moment donné, j’ai eu une certitude avec lui.
-Le roman a un côté plus appuyé dans sa façon d’amener les choses. C’était facile, pour vous, de trouver la bonne distance ?
-Dans le livre, peut-être qu’il y a parfois un côté un peu victime, plus que dans mon film. Le pari, c’était qu’on comprenne cet homme à la fin, et qu’on ait de l’empathie pour lui. C’était ça qui était difficile, parce que très vite, le reproche peut être « oui, mais ce petit bourgeois, pourquoi ? » Les questions comme « pourquoi il ne continue pas la photo ? », tout ce que disent son père et sa sœur, tout ce que lui disent les gens, c’est forcément des questions que se pose le spectateur pendant le film. Je trouvais important de les mettre à plat, parce que c’est l’avis de tout le monde, et c’est normal. Il me semblait intéressant qu’on lui demande des comptes alors que lui ne se plaint pas, et il a tout à fait le droit de choisir de vivre comme ça. En quoi ça dérange ? Mais il a le droit aussi de dire qu’il est pauvre, parce que c’est la vérité. Ce n’est pas parce qu’il le dit qu’il s’en plaint, il dit juste que l’écriture ne rapporte pas, qu’on ne peut pas vivre de son métier d’écrivain.
-Le film est complètement en phase avec le monde d’aujourd’hui, l’uberisation du travail, le déclassement social. Pourquoi avoir voulu vous colleter avec ces thématiques ?
-Parce que je trouve que le monde d’aujourd’hui est complètement broyé, meurtri par cet hyper capitalisme, ce libéralisme économique qui fait qu’on déshumanise tout au profit du rendement. Hier, je discutais avec un chauffeur de taxi à Paris, qui me racontait qu’il était chauffeur de taxi depuis neuf mois. Je lui ai demandé ce qu’il faisait avant, et il m’a dit qu’il était chez uber, il avait fait un burn out et avait arrêté parce qu’il était en train de dépérir. Il m’a raconté que le système d’uber, c’est de mettre les gens sous emprise avec la plateforme, ils sont harcelés tout le temps. Il a préféré tout arrêter, se mettre à un endroit de licence de taxi, dans un truc plus posé, où il travaille un peu moins, mais où finalement, il est plus respecté. En fait, dans tous les métiers, tout le monde est un peu exploité…Et de plus en plus, c’est quand même un truc fou.
-Dans quelle mesure considérez-vous A pied d’œuvre comme un film politique ?
-Je ne sais pas. J’ai l’impression que mes films, ils sont toujours un peu politiques dans le sens où il y a un point de vue porté sur l’humain. Mais un point de vue qui n’est pas un jugement, qui est une observation. Je ne sais pas si c’est politique, mais c’est un petit peu, disons, philosophique. En tout cas, je ne voulais pas faire un tract militant, je voulais faire un film qui interroge, et puis en même temps, un film qui soit bon.
-Vous le dédiez à votre père…
-Mon père est mort pendant que j’écrivais le film. Ca a été assez dur, parce que je n’ai plus mes parents, et quand on n’a plus ses parents, on n’est plus l’enfant de quelqu’un. Je viens d’une famille d’artistes du côté de mon père : mon père était un fils de peintre et de sculpteur italien, et il a grandi dans la précarité totale. Mon grand-père a vécu toute sa vie de son art, mais de façon très modeste. C’était un peintre meusien qui habitait dans l’Est de la France, qui avait quelques commandes pour les églises, qui vendait des tableaux de temps en temps mais… Mes grands-parents étaient très pauvres, et donc, mon père en a beaucoup souffert. Son père l’a aussi découragé de suivre une voie artistique en lui disant que c’était trop dur. Mon père s’était un peu dit « pour réussir, il faut être Picasso », et tout le monde n’est pas Picasso, donc ça fout une pression pas possible. Quand j’ai arrêté mes études d’architecture, il était assez en colère, il ne comprenait pas très bien pourquoi, mais parce qu’il avait peur, en fait. C’est aussi tout ça que je raconte dans le film, c’est des choses que je connais intimement.