Sixième long métrage de Rebecca Zlotowski, Vie privée met en scène Lilian Steiner (Jodie Foster, parfaite dans un rôle en français), une psychiatre américaine installée à Paris qui, refusant de croire au suicide d’une de ses patientes (Virginie Efira), se met à mener l’enquête avec l’aide de son ex-mari (Daniel Auteuil), au risque de voir son monde se dérober. S’ensuit un film naviguant allègrement entre thriller psychologique et comédie de remariage, une oeuvre ludique et profonde à la fois déployant un imaginaire foisonnant. Rencontre avec une réalisatrice cinéphile.
–Vie privée est un film qui sinue entre différents genres : thriller psychologique, comédie policière, comédie de remariage. Comment cette articulation s’est-elle dessinée ?
-Je ne sais pas si on y est arrivés, mais je dirais que ce qui relie le fil des trames narratives, des genres, de ces couches, c’est un désir de fantaisie et en même temps de musicalité. Ce qui réunit ça, c’est le travail qu’a fait Rob (compositeur attitré de Rebecca Zlotowski depuis son premier long métrage, Belle épine, NDLR) à la fin. Au montage, ça se mettait en place très facilement, on ouvrait comme des chapitres, le thriller phagocyte un peu tout. Au cinéma, quand on a un « whodunit », c’est-à-dire « qui a tué qui ? », ça nous tient globalement jusqu’à la fin. Donc, ce n’était pas une difficulté de montage, c’était vraiment une licence à s’autoriser à rire, ou à s’autoriser à frémir. Autoriser le spectateur à expérimenter différentes émotions dans le courant du film, y compris des émotions qu’on proposait mais qu’il pouvait ne pas emprunter s’il ne le souhaitait pas. Pour reprendre le système des portes et des escaliers qui sont dans le film, ce motif psychanalytiquement enfantin et pictural, on pouvait ouvrir ou pas la porte.
Et sinon, pour répondre au premier degré à votre question, Anne Berest est venue me voir avec un scénario qui n’était pas un scénario de thriller : il y avait de la comédie, il y avait déjà la scène du dîner de famille où on sent qu’une femme est en train d’excéder, de se déborder, mais c’était très premier degré. Les expériences traumatiques qu’elle vivait dans ses vies antérieures étaient plus sombres encore que ce que je proposais. Quand on a retravaillé le scénario avec Gaëlle Macé et Anne, j’ai voulu ajouter une piste de thriller amateur, très série télé, un peu l’équivalent pour moi de la série Pour l’amour du risque, et Jonathan et Jennifer Raft, ces justiciers milliardaires. Ca a été l’un des enjeux du film le plus excitant à écrire et le plus excitant à travailler, et ce qui fabrique la cohérence de ces multiples genres, c’est la musique de Rob.
-L’enquête est un bon écran de fumée…
-Oui, c’était le pari de ce film-là. Ce dont j’avais envie, c’était d’élucider l’enquête. J’allais poser un meurtre au début, et promettre au spectateur qu’on allait le résoudre et d’une certaine manière, même si c’est amusant pour certains, décevant pour d’autres. Parce que quand on prend très au sérieux la disparition de quelqu’un dans un film, on a toujours envie que le monde soit plus compliqué qu’il n’est. Mais le monde n’est jamais plus compliqué qu’il n’est : les arrière-mondes n’existent pas. Il y a une part du film qui a très envie qu’il existe quelque chose d’autre, qui serait de l’ordre d’une spiritualité. Et puis ça se confronte en permanence avec l’en-soi du monde tel qu’il est, rationnel comme cette psychiatre aurait aimé l’être jusqu’au bout. Et donc, on résout sous forme de « reveal » un peu théâtral à la fin. J’aime ça, et en même temps, on a compris très vite, comme dans certains films de Woody Allen ou de Sidney Lumet, ou tout simplement certains films que j’aime, l’idée qu’on a une histoire, mais qu’elle en raconte une autre. On peut appeler ça écran de fumée, ou alors métaphore.
-La tension entre rationalité et lâcher prise, c’est quelque chose qui vous travaille personnellement ?
-Oui, beaucoup, et je pense que ça travaille beaucoup de cinéphiles. Ce qui nous mène au cinéma, c’est cette expérience silencieuse, nocturne, solitaire mais collective qui nous emmène à abandonner une part de nos émotions tout en restant dans le contrôle quelque part, tout en étant cachés, protégés. Je fais partie de ces gens qui font du cinéma pour vivre des émotions que je ne m’autorise pas à vivre dans la vie civile. Et je sais pourquoi, parce qu’en fait, si on vit ce que vit Lilian Steiner dans le film, on devient zinzin, mais on n’a pas la possibilité de devenir fou, de tuer, de désirer. J’ai adoré créer, avec Vie privée, la boîte de nos pulsions, de nos dénis, de nos fantasmes, de notre passé traumatique que l’on pensait résolu et qui ne l’est pas. Donc oui, je suis traversée par cette tension.
-Pourquoi avoir voulu faire le portrait d’une psychiatre ?
-C’était donné dans le scénario d’Anne Berest, je pense que je n’aurais pas osé. Et en même temps, c’est un personnage de comédie irrésistible. Les personnages de psychiatres sont soit des personnages de psychopathes irrésistibles, soit des personnages de comédie, parce quelqu’un de très solide, qui croit tout savoir, qui croit décrypter, qui pense être dans l’herméneutique du monde, dans l’interprétation du monde et qui, en vrai, est le cordonnier le plus mal chaussé, c’est souvent un postulat de comédie. Ca me plaisait, comme ça me plaisait de démarrer d’un lieu interdit. J’ai toujours aimé, avec les films, ouvrir une porte sur un lieu qu’on connaît tous un peu, sans le connaître vraiment, et il me semblait que le cabinet de l’analyste était un terrain de jeu agréable pour une cinéaste. Et aussi, sur un registre personnel, je n’avais jamais fait de psychanalyse de ma vie, et je venais d’en commencer une. Je pense que ça a exalté, excité ma curiosité sur le hors champ que tous les analysants ressentent quand ils sont dans un cabinet. Après, c’est un décor qui est très banal : c’est comme un commissariat, un cabinet d’analyste aujourd’hui.
-Mais ça ouvre sur un champ de possibles. C’est un réservoir…
-…à fiction, à invisible, à ce qui n’est pas montré, ce qui ne fait pas partie du cadre, et ça, c’était agréable. C’est ce qui explique cette bibliothèque dans le décor de l’appartement. Le film s’appelle Vie privée, et j’avais très envie qu’il ouvre un espace sur ce qu’on estime être notre intime qui est différent du secret, ce qu’on estime être notre privé. J’adorais que l’élément du décor soit cette bibliothèque où elle a bien rangé tous ses livres qui sont toute sa culture, ce qui lui permet de faire écran. Ces éléments symboliques me plaisaient.
-Jodie Foster en Lilian Steiner, c’était une évidence ?
-Ca ne l’était pas pour Anne Berest, qui avait écrit le personnage. En fait, moi, j’ai aimé le personnage qui existait déjà. C’est bizarre, c’est la première fois que je fonctionne comme ça. Et ça ne m’a paru possible d’en faire un film que lorsque je me suis dit que ça devrait être Jodie Foster. Ca s’est fait un peu en même temps, ce n’est pas comme si j’avais vraiment distribué le rôle. Le fait que ce soit une expatriée américaine, qui s’est inventé une vie de carte postale parisienne, qui a fait foyer là, mais pourquoi ?…, cette ligne narrative, et le fait que ce soit pour Jodie Foster, parce que je cherchais un projet pour elle depuis trop longtemps, tout ça s’est sédimenté en même temps et a donné le film. Je trouve que psychiatre, ça lui va bien. Un rôle de cérébrale, de femme très contrôlée, très solide, sans doute antipathique, il y avait quelque chose qui allait complètement avec la persona qu’elle traîne de film en film. Et ça a marché d’une manière extraordinairement fluide. Mais aussi parce que je pense que ça s’alignait bien. On reçoit des signaux d’une actrice : elle avait reçu sa Palme d’honneur, elle faisait plein d’interviews en français, je sentais bien qu’elle envoyait des signaux. Plus ce qui se passe aux Etats-Unis, le retour de Trump, je sens qu’on est une terre d’accueil pour les artistes.
-Vous avez construit le reste de la distribution en fonction d’elle ?
-Totalement, et avec un plaisir fou, parce que c’est comme un moteur qui est débridé, et qui permet d’aller chercher sans rougir pour des seconds rôles des stars françaises ou belges. Ce n’est pas pour accrocher un truc à sa veste qu’on fait un casting de stars, mais parce que qui mettre face à Jodie Foster ? Il faut créer un échafaudage qui soit solide, avec des acteurs qui ne sont pas complexés quand ils arrivent pour quelques jours de tournage, avec qui on ne va pas passer plusieurs heures à essayer de les décontracter de cette crainte-là, des complexes qu’il peut y avoir quand quelqu’un d’aussi légendaire arrive sur le plateau. Ca s’est construit comme ça, et aussi des désirs d’apporter de la comédie. C’est pour ça que Vincent Lacoste est arrivé, que Daniel Auteuil est arrivé avec son côté latin et méditerranéen, on essaie de créer des binômes qui vont révéler autre chose du film.
-L’alchimie entre Daniel Auteuil et Jodie Foster est assez incroyable…
-On est d’accord, c’est inattendu. J’ai eu la bonne idée de les mettre ensemble, mais c’est eux. C’est un coup de dés, je ne peux pas en prendre le crédit. De Vie privée, on peut dire plein de choses de ce qu’il raconte etc., mais à la fin, on se souviendra de ce film pour la rencontre entre eux deux, je crois. Ce couple qu’on n’imaginait pas ensemble, et qui soudain vont coloniser notre imaginaire, en nous disant « tiens, ça aurait pu être un père et une mère, ça aurait pu être un couple, ils auraient pu être ensemble. »
-Vous aviez, il y a quelques années, travaillé avec Natalie Portman pour Planétarium. D’où vient cette fascination, ou cette fixation sur les actrices hollywoodiennes ?
-C’est ma libido, je ne sais pas, je ne me sens pas toute seule, je ne suis pas unique (rires). D’ailleurs, c’était un film qui s’appelait Planétarium, donc qui projetait sur un univers des étoiles. Les étoiles, le système hollywoodien des stars, exerce une fascination agréable sur moi, mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas passionnée par le cinéma des frères Dardenne, qui ont d’ailleurs été mes coproducteurs sur certains films. Je peux adorer un cinéma auteur européen qui fait émerger des visages et va un peu à l’encontre de ce système-là, mais ça reste une excitation, une palpitation, une libido très forte chez moi. Et comme je ne suis pas une érotomane – on adore tous Julia Roberts, Jennifer Lawrence… -, s’il n’y a pas un désir, un pas vers la langue française, je ne peux pas le fantasmer, je ne peux pas l’imaginer. Ce qui m’a donné le véhicule pour y aller, c’est qu’elles font un pas vers le français, autant Natalie Portman que Jodie Foster. Et leur pas vers le français m’amène à me dire qu’elles ont aussi une possibilité de m’aimer. Voilà, ça vient de là. Et je viens aussi d’une génération où, quand on nous disait qu’un film était réussi, on disait « c’est génial, ça fait américain ! ». Et quand on nous disait c’est raté, « c’est vraiment du cinéma français ». C’est la fabrication de ma cinéphilie qui reste, comme pour beaucoup de cinéphiles français et européens, très ancrée du côté américain et de cet âge d’or hollywoodien. J’adore l’idée d’hybrider les deux univers, les deux continents.
-Un autre point commun entre les deux films, c’est que vous y touchez au thème de la judéité qui vous est personnel. Pourquoi était-ce important pour vous d’y revenir ?
-Je n’ai pas vraiment l’impression de revenir dans la judéité avec Vie privée. Dans Planétarium, c’était vraiment le sujet, il y avait une espèce d’inquiétude. Planétarium est un film qui a agi un peu comme un fantôme sur Vie privée. J’en avais peur parce que Planétarium n’a pas marché : c’est un film que j’ai fait avec un sentiment de liberté très grand, mais aussi avec une pulsion que j’allais dire macabre, il y avait quelque chose que les spectateurs ont ressenti. C’est comme si Vie privée était le versant solaire, diurne, léger, l’humour juif de la danse macabre qu’était Planétarium. De la judéité, ce qui est déplié dans Vie privée, c’est l’humour. Alors, évidemment, il y a un passé transgénérationnel, on ouvre un peu la porte sur le passé collaborationniste français, d’ailleurs plus que sur l’extermination des juifs d’Europe. Mais c’est un peu l’idée de « qu’est-ce que c’est cette Américaine juive, qui a été peut-être déjudaisée commme beaucoup de juifs américains parce qu’ils n’ont pas ce poids direct de l’extermination des juifs en Europe, qui d’un coup, pensant que tout allait bien – alors qu’elle est psychiatre, elle aurait quand même dû s’en rendre compte – réouvre un petit moment d’empathie. Et puis, avec l’histoire du dibbouk, qui fait un « bouh », on a envie un peu de se faire peur, et voilà, elle est possédée par l’esprit de cette patiente juive. Elle s’appelle Cohen-Solal et elle, Steiner, donc l’une est séfarade et l’autre est ashkénaze, et ça la reconnecte avec ce qu’elle imaginait complètement enfoui, ou ne pas du tout faire partie de sa vie, qui est en fait ce moment d’extermination des juifs d’Europe. Ca fait partie de ça comme un élément narratif, de « reveal » narratif, de pelure sur les traumas d’une génération, mais pas plus que ça. Et je pense que le fait que tous les personnages soient juifs est lié à mon désir de plonger le film dans l’humour juif. Quand je vois Marty Suprême ou les films des frères Safdie, il y a un désir de plonger leurs films dans des mondes juifs ou judaisés, mais pour ce qu’ils ont de truculent, pas tant pour raconter quelque chose. Après, ces choses étant dites, je suis culturellement très juive. Je ne suis pas croyante, mais j’ai été élevée dans la culture juive, et des questions de transmission, de maternité contrariée, sont des questions qui appartiennent aussi à la judéité. Et donc, on peut faire toute une lecture du film en se disant « voilà, c’est l’histoire d’une mauvaise mère ».
-Pour poursuivre le parallèle entre les deux films, il est tentant de relier le spiritisme dans l’un à l’hypnose dans l’autre…
-Oui. On en revient à la question sur le lâcher prise. Ca m’attire parce que je n’y ai pas accès, j’espère un jour être intuitive, et que ça ne passe pas par là (l’intellect). Et donc, je me lance dans cette pente-là en espérant plonger. J’ai envie de me dire que ma psychanalyse, c’est David Lynch, j’ai envie de me plonger moi aussi dans des mondes qui sont autant de portes ouvertes sur nos inconscients, et où on se débarrasserait de nos sur-moi, de nos craintes, nos peurs, j’ai hâte d’y aller. Et donc, je fais des films pour y aller. Là, ça me donnait l’occasion de faire des séances d’hypnose, mais c’était un échec total évidemment, enfin, moitié échec. Mais j’ai envie (…) J’y suis allée par acquis de conscience, en me disant « et si de ça pouvait naître une image, une couleur, une sensation à laquelle ma rationalité, mon absence d’expérience ne m’aurait pas donné accès ? » Ca a donné deux ou trois choses, mais ça restait quand même mental chez moi. La fabrication des scènes d’hypnose s’est faite avec des mots, et pas avec des sensations.
-Vous avez emprunté le titre Vie privée à un film de Louis Malle, mais vous auriez aussi bien pu opter pour L’ombre d’un doute, de Hitchcock. Jusqu’où Hitchcock, qui est un cinéaste de la psychanalyse, a-t-il nourri votre imaginaire cinéphile ?
-Fortement. C’est marrant, en fait : on y pense évidemment pour Spellbound, la collaboration avec Dali, ou Pas de printemps pour Marnie. C’est les deux grands moments où la psychanalyse est vraiment rentrée au premier degré dans l’oeuvre de Hitchcock. Moi, je me suis constituée en tant que cinéphile avec les conversations entre Truffaut et Hitchcock : mes premières leçons de cinéma, c’est ça. Je fais vraiment partie de cette génération-là, et quand je ne sais pas quoi regarder, je regarde un Hitchcock. A nouveau, j’en ai regardé un il n’y a pas longtemps qui a exactement ce même dosage d’artifice dans l’enquête, dans l’investigation, c’est Le grand alibi, avec Marlène Dietrich. Il faut revoir ce film, on s’amuse à avoir peur. Il y a quelque chose chez Hitchcock où il est en parfaite maîtrise de tous ces moyens de suspens, de thriller, mais il y a aussi cette espèce de modestie, de temps en temps, de politesse qui s’amuse à faire peur. On va suivre un personnage qui investigue, et qui est un peu inoffensif. Cette part-là, je la sens dans Vie privée, et je sens aussi peut-être la limite du film, et c’est ce que j’adore, ce côté où on aime vivre dans le film. Le film ne va pas nous menacer, il va ouvrir une porte sur notre inconnu, mais sans nous faire peur. Je pense plus à une dimension italienne, en fait : j’aime Fellini pour ça, les moments de rêve, les moments où on bascule un peu dans son passé, cette manière de faire la paix avec un passé traumatique qui nous hante un peu, avec whouuu, un peu de vent. Je suis plus fellinienne qu’hitchcockienne, je pense. C’est du pur plaisir, et je mets l’accent sur ce mot, de penser à ces deux-là, et c’est une expérience que j’ai voulu proposer, c’est certain.