Tarik Saleh : « comme si la réalité se mélangeait à ma fiction »

Tarik Saleh © Marie Rouge / Unifrance.

Avec Les Aigles de la République, Tarik Saleh clôture avec éclat sa trilogie consacrée au pouvoir en Egypte, entamée en 2017 avec Le Caire confidentiel, film noir qu’allait suivre, cinq ans plus tard, La conspiration du Caire. Le réalisateur suédois d’origine égyptienne situe l’intrigue de ce troisième volet dans l’industrie du cinéma cairote, théâtre d’un thriller imparable qui va voir George Fahmi – le génial Fares Fares, acteur-fétiche du cinéaste -, une superstar, être contrainte de se commettre dans un film de propagande à la gloire du président al-Sissi. L’occasion pour Saleh d’ausculter un régime corrompu tout en questionnant les rapports entre artistes et pouvoir.

-Pourquoi avoir voulu situer Les Aigles de la République dans l’industrie du cinéma égyptien ?

-Je travaille toujours à l’instinct. J’avais préparé Le Caire confidentiel au Caire, et j’avais passé cinq mois au coeur de l’industrie du cinéma égyptien, travaillant avec les meilleures équipes, producteurs exécutifs, producteurs, agents de casting etc. Je baignais dans cette industrie lorsque j’ai été expulsé d’Egypte et, déjà à l’époque, j’avais été fasciné par leur professionnalisme et la vitesse à laquelle ils travaillaient. La grandeur de ce cette industrie est rien moins qu’impressionnante, elle est presque symbolique par son importance, son ancienneté et l’héritage qu’elle charrie. La première étincelle m’ayant incité à tourner Les Aigles de la République s’est produite il y a deux ans, lorsque les studios Al-Ahram ont brûlé – à titre de comparaison, c’est un peu comme si la Paramount avait été réduite en cendres -, une vraie tragédie. Et cela s’est produit au moment même où les militaires prenaient le contrôle de toutes les structures les plus importantes du cinéma égyptien. Maintenant, à travers United Media Service, ils contrôlent également toutes les émissions des télévisions privées. Mais ce n’était pas encore l’impulsion définitive.

-Qu’est-ce qui l’a provoquée ?

-Elle s’est produite quand j’ai vu The Choice, la série retraçant le chemin de al-Sissi vers le pouvoir, pour laquelle ils avaient choisi Yasser Galal, un acteur grand, à la longue chevelure, pour l’interpréter ! En la regardant, je me suis demandé ce qu’il serait advenu si j’avais encore vécu en Egypte, parce que j’aurais probablement été contraint d’y travailler. Comment l’aurais-je vécu ? Ce film a donc commencé sous forme de question. Et ensuite, alors que je m’étais attelé à l’écriture du scénario, j’ai réalisé qu’il s’agissait d’une conversation permanente avec moi-même sur le cinéma, la vérité et les mensonges et l’espace qui les sépare. De manière paradoxale, comme je n’ai pas pu retourner en Egypte depuis dix ans, c’est presque un souvenir en train de disparaître auquel j’essaie de me raccrocher en le recréant dans ces films, ce qui devient chaque fois plus difficile. J’ai aussi accepté le fait que mes films ne sont pas le portrait de l’Egypte d’aujourd’hui, mais de l’Egypte que j’ai quittée, et qui a continué à se développer dans mon esprit. En un sens, c’est une réalité parallèle, mais c’est aussi une obsession. Je me penche sur la structure du pouvoir, l’armée, et les différents groupes de généraux qui gravitent autour du président, et je m’appuie sur des recherches fouillées, ce n’est pas comme si j’inventais des choses. Il y avait beaucoup d’Egyptiens parmi les spectateurs hier, et l’un d’eux m’a dit que Yasser Galal, qui joue le président dans la série, avait été élu au parlement égyptien il y a quelques semaines, comme si la réalité commençait à se mélanger à ma fiction.

-Vous parlez de réalité parallèle. Pourquoi y avoir intégré le président al-Sissi ?

-C’est une malédiction. J’ai eu cette discussion avec mon père, qui m’a spécifiquement demandé qu’al-Sissi ne soit pas dans le film quand je lui ai expliqué mes intentions. Mais quel choix avais-je en réalité ? Nous vivons dans un monde où si, par exemple, j’avais fait un film sur la Russie en parlant d’un président Alexeï, nous saurions tous qu’il s’agit de Vladimir Poutine. Il est là depuis longtemps, et il restera jusqu’à sa mort. Et voilà l’Egypte, avec son système pharaonique, et le pharaon sera là jusqu’à sa mort. Le problème, c’est que même si j’avais situé le film pendant l’ère Moubarak, tout le monde continuerait à me dire que ça parle d’aujourd’hui et d’al-Sissi. Idem si j’avais inventé un président, donc…

-Considérez-vous avoir une forme de responsabilité en tant que réalisateur ?

-On m’a demandé si je me sentais proche de Costa Gavras. J’adore ses films, mais il les a réalisés à une autre époque. Costa Gavras a fait ses films à un moment où il y avait de l’espoir, une espèce de croyance en des lendemains meilleurs. Alors que j’ai l’impression que nous vivons aujourd’hui une période semblable à celle qui a précédé la Seconde Guerre mondiale : le fascisme et l’autoritarisme progressent, les leaders autoritaires tracent leur voie. En tant qu’artiste, j’éprouve la responsabilité de situer mes histoires dans le monde dans lequel nous vivons sans prétendre qu’il s’agit d’un monde différent. Et donc de dire « c’est le monde d’al-Sissi, il dispose de son armée qu’il contrôle ou qui le contrôle, nul ne le sait vraiment, et ils contrôlent le pays. » Cela posé, il était important pour moi de ne pas spéculer sur sa personne. Il y a beaucoup d’histoires fascinantes et contradictoires qui circulent à son sujet : le fait qu’il soit marié à sa cousine, qu’il dirige le pays comme une affaire de famille, avec son fils impliqué dans la sécurité de l’Etat – il est lui-même issu de l’intelligence militaire, au même titre que Poutine a un background d’espion -, qu’il a été formé par les Américains en Floride… On pourrait raconter beaucoup d’histoires à son propos, mais je choisis de ne pas le faire dans le film. Je dispose du point de vue du docteur Mansour (éminence grise du pouvoir qu’incarne avec l’opacité requise Amr Waked, NDLR), et cela me convient : on ne le connaît pas, et on ne spécule ni sur qui il est ni sur ce qu’il pense. Mais quand il cherche à le comprendre sur le plan humain afin de pouvoir l’interpréter, George Fahmi réalise avoir plus en commun avec lui qu’il ne le voudrait. Je pense sincèrement n’avoir pas eu le choix : le seul choix que j’aurais pu avoir aurait été de raconter une autre histoire.

-A l’origine, comment avez-vous eu l’idée de cette trilogie cairote ?

-J’aime John Le Carré. Je suis un « nerd », et j’ai étudié sa manière d’écrire et de construire des histoires. On croit qu’il imagine une intrigue, et l’écrit ensuite, mais en fait, il jette ses personnages au coeur du chaos, et il tente ensuite de donner un sens à ce chaos. Je raconte mes histoires de la même façon. Dans Le Caire confidentiel, on part du poste de police du square Tahrir pour une enquête qui butte sur un pouvoir remontant jusqu’au président. L’étage suivant de l’édifice, c’est l’université al-Azhar, au coeur de La conspiration du Caire, avec, de l’autre côté de la rue, la sûreté de l’Etat. Je pensais impossible d’aller encore plus haut, il s’agit après tout de la plus haute autorité religieuse face au président. C’est là que j’ai pris l’ascenseur où j’ai avisé un bouton qui disait « n’appuyez pas sur ce bouton ». Il n’en fallait pas plus pour que je le fasse, et je suis arrivé à l’étage supérieur, où je suis tombé sur le SCAF, les généraux qui dirigent le pays, et ce qu’on appelle « the presidency », les gens qui gravitent autour du président et s’assurent que la république est « stable ». Ils sont l’éminence grise ou l’ombre du président, les « docteur Mansour ». Et je me suis demandé ce qui pouvait manquer à ces gens, et ce sont les personnes les plus populaires en Egypte : les acteurs, les stars, les joueurs de football, les Mo Salah, les Adel Imam, les Oum Kalthoum, qui sont l’âme du pays. Une des erreurs commises par les Frères musulmans a été de s’attaquer à ces personnes, ils s’en sont pris à Adel Imam, et la population a réagi en leur disant « Vous êtes fous, nous ne vous aimons pas, nous les aimons eux. » Al-Sissi a compris, ce en quoi je l’admire d’ailleurs, ce que signifie le fait d’être Egyptien. Quand il a pris le pouvoir après le coup d’Etat, son message a essentiellement consisté à dire « nous sommes l’Egypte, oubliez ce rêve de califat et toute cette merde, les Egyptiens ne veulent pas de ça ». Il a fait preuve d’un grand sens de la nation et de la culture, qu’il a embrassées avec force. Mais il a aussi exigé de la communauté artistique de lui être loyale et de lui jurer allégeance. Et il a épuisé tout son crédit, n’acceptant aucune forme d’opposition, et pratiquant une répression violente, assortie de disparitions – c’est Pinochet en ce sens.

-Pourquoi avoir voulu explorer plus spécifiquement la question complexe des relations entre artistes et pouvoir ?

-Parce que j’y ai été moi-même confronté. J’ai été exposé à la pression politique d’abord quand j’ai été expulsé d’Egypte, juste avant le tournage de Le Caire confidentiel. Et puis quand, après La conspiration du Caire, j’ai été approché par des pays que je ne peux pas nommer pour faire des films de propagande. Il s’agissait de projets aux budgets conséquents, portés par des Etats aux moyens illimités qui m’ont fondamentalement dit « nous aimerions que vous fassiez un portrait du roi… ». Je me suis donc retrouvé dans une position où j’ai dû m’interroger sur le rôle de l’artiste. Il ne faut pas perdre de vue qu’au cours de l’histoire, 99,9 % des artistes ont travaillé pour un roi ou un pharaon, pour qui ils ont érigé des monuments, il n’y a que fort peu d’oeuvres d’art en opposition à ça. Et en un sens, la situation qui se produit dans Les Aigles de la République est plus normale que ce qui a prévalu pendant la parenthèse de 50 ans de liberté d’expression qu’on a connu à l’Ouest, et qui n’était d’ailleurs rien d’autre qu’un outil afin de défaire l’Union soviétique. On voit bien qu’aujourd’hui qu’il n’y a plus d’ennemi à qui démontrer que l’on est les plus libres, on se met à questionner cette liberté en Amérique, en estimant qu’elle est peut-être surestimée, et l’on n’hésite pas à montrer la Chine comme exemple. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’à travers l’art, des artistes ont réussi à injecter un esprit et des petits morceaux de liberté à l’intérieur de ce cadre.

-En quoi le cinéma de genre et le film noir en particulier vous ont-ils semblé être l’outil le plus approprié pour aborder ces questions politiques ?

-C’est le seul outil possible à mes yeux. Je me sens fort proche des réalisateurs qui ont quitté l’Europe à l’approche de la Seconde Guerre mondiale, Billy Wilder et Fritz Lang en particulier. Nous vivons un traumatisme qui génère une immense tristesse, et nous le transformons en quelque chose de productif. Le genre permet de construire un pont entre le réalisateur et le public, de passer un contrat avec ce dernier pour qu’il puisse naviguer dans une histoire. Et c’est un moyen de susciter des attentes que l’on peut ensuite subvertir pour le surprendre. Pour moi, le film noir est le genre parmi les genres, la ceinture noire de la catégorie, et le plus intéressant parce qu’il s’agit d’un genre existentiel, où l’antagoniste est aussi le protagoniste, où la recherche de l’antagoniste conduit finalement à voir son propre reflet dans le miroir. Le Caire confidentiel était clairement un film noir, La conspiration du Caire plutôt un thriller d’espionnage, et pour celui-ci, j’ai beaucoup pensé à Billy Wilder, parce que son génie tenait aussi au fait d’inscrire ses histoires dans le monde réel. C’est sa manière de jouer avec ce dernier qui a permis à Sunset Boulevard par exemple de si bien vieillir, au point de rester, à mes yeux, le portrait le plus honnête de Hollywood jamais tourné. Et bien sûr, c’est l’oeuvre d’un Européen, qui avait connu les noirceurs de l’Europe et pouvait voir les structures de pouvoir pour ce qu’elles étaient. Ainsi que la fragilité humaine face au pouvoir et à l’argent, et la façon dont on en vient à se compromettre. Je pense que tout cinéaste dialogue constamment avec l’art qui l’a touché, les films qui l’ont inspiré.

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