Lucas Belvaux : « un film qui parle aussi de la lutte des classes »

Lucas Belvaux © David Koskas.

Quatre ans après Des hommes, Les Tourmentés consacre le retour de Lucas Belvaux derrière la caméra. Le cinéaste belge, auteur notamment de La raison du plus faible, de 38 témoins ou encore de Chez nous, y adapte son roman éponyme, paru en 2022 aux Editions Alma. L’histoire d’un homme essoré par l’existence à qui un ancien camarade de la Légion étrangère va proposer un étrange marché : accepter, moyennant finances, de servir de gibier lors de la partie de chasse que va organiser sa patronne, « Madame », une veuve fortunée en mal d’émotions fortes. S’il débute comme une variation sur Les chasses du comte Zaroff, le film s’en écarte bientôt pour se muer en thriller psychologique traversé par une question morale lancinante: « Ca vaut quoi, la vie d’un homme ? » Lucas Belvaux nous en parlait en juin dernier à l’occasion de la 8e édition du Brussels International Film Festival, dont son film faisait l’ouverture.

-Comment l’idée d’adapter votre roman Les Tourmentés au cinéma vous est-elle venue?

-J’ai commencé à écrire le roman en m’interdisant de penser cinéma. C’était une libération. Un scénario, c’est une écriture très technique et surtout très contrainte, donc on perd beaucoup de plaisir. Il y en a encore, mais… J’ai donc écrit le roman pour le plaisir de l’écriture, et de la liberté d’écrire. Mais dès que j’ai eu fini de l’écrire, j’ai voulu l’adapter. Ca s’est posé assez simplement : je me suis dit qu’avec l’histoire qu’il y avait, on allait me proposer d’adapter. Et donc, qui adapte ? Est-ce que je vends les droits ? Ou est-ce que je l’adapte moi-même ? J’avais envie de m’y atteler moi-même, je n’ai donc pas attendu qu’on me propose quoique ce soit, et je m’y suis mis. Dès que le livre a été fini, j’ai eu envie d’en faire un film.

-Comment le processus d’adaptation s’est-il déroulé ?

-J’ai trouvé plus difficile d’adapter mon livre que celui d’autres auteurs. Là, j’étais attaché à chaque mot. Non pas que je sacralisais ce que j’avais écrit, mais il y avait des choses dans le roman qui, même si on ne les voit pas, sont très intimes; des questions qui me préoccupent très intimement mais qui sont probablement anecdotiques. Comme j’y étais très attaché, c’était plus difficile de les couper. Alors que ce genre de choses, dans le roman d’un autre auteur, on ne le voit pas, donc on va à l’essentiel : on trouve la ligne et on la suit, sans se poser ce genre de questions.

-Quelle avait été l’impulsion initiale du roman ?

-Ce qui est marrant, c’est que l’idée initiale était une idée de cinéma, une idée de film. Au tout début, il y a dix ou quinze ans, en prenant des notes d’idées de film, j’ai eu envie de faire une espèce de remake des Chasses du comte Zaroff, avec trois comédiens dans la montagne, un petit film pas cher, tendu. Ca se limitait à ça. Dans les idées que l’on note comme ça, la plupart s’épuisent toutes seules, mais celle-là a résisté très longtemps. Probablement parce qu’elle était simple, et qu’on peut faire plein de choses autour. Je me suis dit que ça pouvait faire un roman aussi bien qu’un film. Donc je l’ai tournée en roman censé être un vrai roman noir, avec une chasse à l’homme, je n’étais pas encore parti sur l’idée de m’arrêter avant. Au fil de l’écriture, je me suis dit que raconter cette chasse à l’homme ne m’intéressait pas vraiment, cela avait déjà été fait plein de fois en littérature et au cinéma, mais que ce qui m’intéressait, c’était la situation, le contrat. La singularité de cette chasse à l’homme, c’est peut-être que le gibier soit consentant. Ca, ça m’intéressait bien, et de voir comment ils évoluaient par rapport à ce pacte et à une échéance précise.

-Le film apparaît comme une parabole de notre époque où, pour le dire simplement, les ultra-riches considèrent que tout est monnayable…

-Je ne l’ai pas formalisé comme ça, mais c’est évidemment l’idée. En même temps, « Madame » est une ultra-riche qui ne l’a pas toujours été, c’est une ancienne pauvre, et même pire que pauvre d’ailleurs. Mais l’idée, oui, c’est qu’on se retrouve tout à coup dans une époque où la vie n’a pas tant d’importance que ça et où on peut la monnayer. Ces ultra-riches, quelque part, renvoient aux classiques, aux Grecs. Il y a de l’hubris : l’argent les abime comme le pouvoir a abimé les Anciens. L’argent, le pouvoir, ça va un peu ensemble quand même, mais là, on a l’impression tout à coup que l’argent les rend littéralement fous. Ca leur donne un sentiment de toute-puissance; et ce n’est pas qu’un sentiment, ils sont tout-puissants grâce au pouvoir de l’argent. Elle a le pouvoir de vie et de mort sur cet homme, et ce qui est terrible, c’est qu’il l’accepte. Comme les peuples, aujourd’hui, acceptent que les très riches les dirigent comme ils veulent, et ne respectent plus les règles. C’est assez effrayant.

-Vous avez envisagé Les tourmentés comme un film politique ?

-Oui, c’est un film politique. C’est un film qui ne parle pas que de, mais aussi de la lutte des classes, et de ce que vaut la vie d’un homme. Il y a le rapport entre le riche et le pauvre, le dominant et le dominé, ça parle de ça. Et de ce que la guerre fait aux hommes et ça aussi, au sens large, c’est un sujet politique. Ce n’est pas un film partisan, il n’y a pas de grande théorie politique, mais en même temps, il est traversé par les questions politiques qu’on se pose aujourd’hui, ou qu’on devrait se poser, ou que le cinéma devrait se poser. Ces questions reviennent régulièrement au cinéma – il y a eu Parasite, il y a quelques années -, mais on devrait se les poser tout le temps, et surtout ailleurs qu’au cinéma. On a l’impression que les politiques ne se les posent plus, qu’ils ne cherchent plus à les résoudre. On a accepte que la fortune de untel ou untel représente trois fois le PIB d’un pays, tout le monde trouve ça normal, personne ne le remet en question, c’est extraordinaire. En France, le projet de loi visant à taxer les fortunes de plus de 100 millions à 2% n’est pas passé, des sénateurs ayant refusé de le voter parce qu’ils trouvaient ça confiscatoire, c’est un délire (la « taxe Zucman » a été rejetée par le Sénat le 12 juin dernier, NDLR). Donc, il faut qu’on en parle, au cinéma et ailleurs.

-Considérez-vous avoir, en tant qu’artiste, vocation à vous emparer de sujets politiques ?

-C’est aussi le rôle du cinéma, et de la culture en général, de parler du monde dans lequel on est, de le réfléchir, de le penser, et surtout de donner à réfléchir ou de révéler. En tant qu’artistes, on voit mieux la société et ses mouvements que les politiques. On est plus conscients des lignes de fracture, du rapport entre l’individuel et le collectif, parce qu’on raconte des histoires. Et que pour raconter des histoires, on est obligé de parler des personnages, donc d’individus. Les politiques ne se posent plus ces questions, c’est très étrange. Ils sont dans le macro, des espèces de grands mouvements théoriques dont on ne sait pas trop d’où ils viennent, ils ne lisent plus les philosophes, ils ne lisent pas les sociologues, je ne pense pas qu’ils vont beaucoup au cinéma, ni qu’ils lisent beaucoup de romans. Alors que dans la fiction aujourd’hui, ou dans les ouvrages théoriques avant, ceux des philosophes et des sociologues, la société est pensée, elle est réfléchie, elle est décrite, elle est regardée dans sa complexité. Il y a des oeuvres d’anticipation, des oeuvres d’observation, il y a tout, tout est dans la culture. Ils ne lisent pas, et je ne sais pas ce qu’ils regardent – des sondages, des courbes de croissance, du chômage, je ne sais pas, on est dans une vision technocratique du monde, éventuellement partisane, dans des luttes de pouvoir. Et puis, la société n’existe plus : on est face à des politiques qui ne pensent plus la société de demain, et ce que ça doit être, un pays. Je pense que le rôle des politiques, c’est d’inventer un projet collectif auquel une majorité de gens vont pouvoir s’identifier, c’est-à-dire c’est quoi, la Belgique, la France, l’Europe de demain, de dans 20 ans, de dans 30 ans ? Qu’est-ce qu’on veut, et comment y arrive-t-on ? On ne leur demande rien d’autre. Après, il faut aussi régler des problèmes au quotidien, mais il y a une administration, des experts ou des techniciens. Il faut que la vision politique à 30 ans ou à 40 ans soit prise en charge par les politiques. Et ça, je pense qu’on l’a perdu complètement : je ne vois pas qui nous propose de prendre en charge la société ou un projet collectif.

Les Tourmentés donne à voir la déshumanisation en marche. Cependant, vous envisagez vos personnages avec bienveillance, comme si vous aviez une foi indéfectible en l’humanité…

-Je me revendique de ça, je pense être un humaniste avant tout. Je ne suis plus autre chose, d’ailleurs. Ma seule ligne directrice politique, c’est une ligne humaniste, éventuellement sociale-démocrate, mais je ne suis plus révolutionnaire. Quand je dis humaniste, c’est au sens large, parce qu’il y a l’écologie, la cause animale, mais l’humain est au milieu de tout ça, et c’est à lui de prendre ça en charge. Donc, philosophiquement et politiquement, je me sens humaniste. En plus, si on a un peu d’éthique en tant que cinéaste, on ne peut pas faire faire ce qu’on veut à nos personnages puisqu’eux, ils ne peuvent pas se défendre. Dès qu’un personnage lève le bras, c’est parce que je le lui ai demandé, donc je ne peux pas lui faire faire quelque chose et le condamner dans la foulée pour ce qu’il a fait, puisque c’est moi qui le lui fais faire. Il faut considérer le personnage comme un être humain. Même quand j’écris des gens que je n’aime pas, dont je n’aime pas les actes, j’essaie de voir ce qu’ils ont d’humain et de complexe. Et j’essaie de voir comment, non pas les sauver, mais en tout cas les montrer dans leur complexité humaine.

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