« Oh Shit ! » Jim Jarmusch ne pouvait exprimer plus éloquemment sa surprise au moment de recevoir le Lion d’or que venait de décerner le jury présidé par Alexander Payne à Father Mother Sister Brother, son nouvel opus. Particulièrement inspiré, le réalisateur américain y renoue avec l’essence minimaliste de son cinéma pour se livrer, dans un film en trois mouvements, à une observation décalée et sensible de la famille, qu’il double d’une réflexion subtile sur l’existence. Soit, sous sa modestie apparente, une perle qu’illumine la présence de comédiens complices emmenés par un Tom Waits des grands jours; et une oasis de sérénité dans une mer tempêtueuse. Une belle surprise assurément, le cinéaste indépendant, auteur des formidables Down by Law, Ghost Dog et Paterson parmi d’autres, remportant son premier prix majeur pour un film qu’il qualifiera de « discret ». Avant de souligner à bon droit qu’il n’est pas nécessaire de parler de politique pour être politique, lui-même arborant d’ailleurs un badge « Enough ».
La cause palestinienne n’a cessé en effet d’occuper les esprits pendant cette 82e Mostra. Et si le Lion d’or octroyé à Jim Jarmusch a pu surprendre, c’est parce que la rumeur festivalière, critique et public confondus, donnait The Voice of Hind Rajab, de Kaouther Ben Hania, largement favori, le film devant, au bout du compte, « se contenter » du Grand Prix. S’appuyant sur les enregistrements des appels entre l’enfant et un centre du Croissant-Rouge palestinien, la cinéaste tunisienne y reconstitue le calvaire de Hind Rajab, fillette gazaouie de six ans assassinée par l’armée israélienne en janvier 2024, après des heures passées à attendre des secours dissimulée dans une voiture parmi les cadavres de membres de sa famille. Mêlant documentaire – c’est la voix de Hind que l’on entend – et fiction, Kaouther Ben Hania signe un oeuvre choc, l’effet de réel se révélant d’une force incroyable. Bouleversant et nécessaire, The Voice of Hind Rajab donne aussi une voix au martyre des Palestiniens de Gaza, que ce Grand Prix vient judicieusement amplifier.
Ces deux prix éclipsent quelque peu la suite d’un palmarès dans l’ensemble plutôt consensuel. Encore qu’on ne s’explique pas l’absence de François Ozon, auteur d’une magistrale adaptation de L’Etranger, de Camus, avec un Benjamin Voisin parfait sous les traits de Meursault. Pas plus que le prix de la mise en scène accordé à Benny Safdie pour The Smashing Machine, portrait testostéroné indigeste de la légende de la MMA Mark Kerr, incarnée à l’écran par Dwayne « The Rock » Johnson. Le prix d’interprétation octroyé à Toni Servillo, acteur-fétiche de Paolo Sorrentino, pour sa mémorable composition dans le sublime La Grazia, ne souffre par contre guère de contestation. Pas plus d’ailleurs que ceux de la Chinoise Xin Zhilei, couronnée meilleure actrice pour le mélodrame The Sun Rises on Us All, de Cai Shangjun, et de la comédienne suisse Luna Wedler, prix Mastroianni de la révélation pour le lumineux The Silent Friend, d’Ildiko Enyedi, l’un des films les plus singuliers de cette Mostra. Enfin, le prix du scénario accordé à Valérie Donzelli et Gilles Marchand pour le très réussi A pied d’oeuvre, d’après le récit de Franck Courtès, récompense un drame délicat sur le déclassement social, tout en achevant de donner à ce palmarès un tour esthétique et politique à la fois, raccord avec une Mostra de haute tenue.