Yasujiro Ozu, le documentariste américain Daniel Raim lui avait déjà consacré un moyen métrage, In Search of Ozu, dans lequel il s’intéressait au dernier chapitre de son oeuvre, après que le maître japonais avait adopté la couleur à compter de Fleurs d’équinoxe, en 1958. Présenté dans la section Venice Classics, The Ozu Diaries en apparaît aujourd’hui comme une version extensive, Raim s’attelant à un portrait balayant toute la vie du réalisateur de Voyage à Tokyo en se basant sur ses carnets (édités en français par Carlotta), sa correspondance et des entretiens. A quoi il ajoute les témoignages de collaborateurs – interview d’époque de Kinuyo Tanaka, actrice dans dix de ses films, avant et après guerre, dont Femmes et voyous et Une femme dans le vent; multiples interventions de Kogo Noda, coscénariste de plusieurs de ses classiques,… -, mais encore les réflexions et analyses de cinéastes imprégnés de l’art d’Ozu, parmi lesquels Kiyoshi Kurosawa, Wim Wenders ou Luc Dardenne.
Racontée pour une large part avec les propres mots du réalisateur de Printemps tardif, cette traversée du temps est un moment privilégié. Raim s’attarde sur les moments-clés de l’existence d’Ozu, de l’impact décisif qu’aura Civilization de Thomas H. Ince sur sa vocation – « Les films avaient un pouvoir magique sur moi », observe-t-il – à la rupture que constituera son expérience de la guerre, et la manière dont le cinéaste a traduit ce traumatisme et le sentiment de perte dans son oeuvre postérieure; il montre l’artiste au travail et l’homme dans ses nuances diverses; il s’étend sur les films enfin qui, dans leur économie de moyens et l’apparente simplicité de leurs histoires, chroniquent avec délicatesse l’évolution de la vie au Japon. Le documentariste rappelle encore combien sa parfaite maîtrise de l’art du muet – il ne s’est résolu à passer au parlant qu’avec Le fils unique, en 1937 – a aidé le cinéaste nippon a créer un langage cinématographique unique. « Son regard voit au-delà de la surface », observe Wim Wenders, les films d’Ozu débordant du réel pour embrasser l’invisible et saluer la beauté de l’éphémère, tout en libérant des émotions subtiles. Manière de toucher à l’essentiel, ce qui valait bien ce nouveau documentaire, en tout point remarquable.