
Difficile d’imaginer titre mieux de circonstance : quelques mois à peine après L’inconnu de la Grande arche débarque sur les écrans La chaleur, nouveau film de Stéphane Demoustier. Le cinéaste y adapte le roman éponyme de Victor Jestin, l’histoire de Marouane (Hadrien Hussein), 17 ans et passant des vacances caniculaires en famille dans un camping des Landes; un ado introverti dont l’horizon se brouille lorsque, seul témoin d’un accident mortel, il choisit de n’en rien dire et de dissimuler le corps. Le point de départ d’un film estival oscillant entre thriller fuyant et teen movie. Rencontre avec le réalisateur.
-Y avait-il, en adaptant La chaleur, le roman de Victor Jestin, une volonté de vous inscrire dans la réalité climatique du moment ?
-Il y avait en tout cas la volonté que les dérèglements qu’on vit en ce moment soient présents dans le film, et d’en jouer. Il y a presque une porosité entre les humeurs du personnage et les humeurs des éléments naturels que j’ai voulu appuyer. Il est dans une espèce d’état second lié à ce qui s’est passé, et qui se marie bien avec l’état de dérèglement général qu’il observe autour de lui avec le dérèglement climatique. Donc oui, c’est quand même un film qui parle de la jeunesse d’aujourd’hui, et cette jeunesse est beaucoup plus anxieuse que nous on ne l’était, notamment parce qu’il y a une situation politique qui est celle qu’on connaît, et une situation climatique qui est totalement anxiogène. Ca fait partie de leur constitution; ils sont constitués avec ces paramètres que nous, on ne connaissait pas, et je pense que ça a une incidence.
-Qu’est-ce que le fait de filmer un dérèglement climatique mais aussi mental a induit en termes de mise en scène ?
-Il fallait trouver des moyens d’exprimer ça, donc d’être un seul coup dans son cerveau, dans le léger décalage qu’on éprouve peut-être dans ces situations-là. C’est pour ça qu’il y a parfois des ralentis, des choses qui paraissent désynchronisées alors qu’en réalité non, mais lui n’est pas tout à fait dans la même temporalité que les autres parce que son esprit est accaparé. Ca veut dire parfois des plus gros plans pour marquer quelque chose et qu’il y ait une dimension sensorielle. Je n’avais jamais fait un film où je cherchais autant à exprimer des sensations, c’est pour ça que j’ai expérimenté des trucs que je n’avais pas encore faits, comme les ralentis, des trucs avec la musique ou comme amplifier certains sons – les grillons, les craquements au sol quand il marche dans les broussailles, toutes ces choses qui nous disent la présence des éléments, mais aussi une pesanteur liée à ce dérèglement.
-Au départ, en quoi le roman de Victor Jestin vous parlait-il ?
-Il m’a parlé parce que je trouvais que c’était un super portrait d’adolescent : ce n’était pas un adolescent volubile, exubérant, à l’aise, comme on en voit très souvent à l’écran, mais plus un ado avec ce truc universel où on se sent un petit peu à côté de la plaque, où on ne se sent pas tout à fait dans le mouvement général, où on voudrait mais on n’y arrive pas tellement. J’aimais bien que ce soit un adolescent audacieux mais timide, c’est aussi une manière de traverser l’adolescence très répandue, et qui n’est pas si représentée que ça. Et puis, c’était aussi un portrait d’une jeunesse contemporaine. J’avais envie de poser ma caméra sur cette génération-là, et comme c’était sous-tendu par une sorte d’intrigue policière ou de suspens, ça présentait une forme assez séduisante. Il y avait tout de suite le défi de la sensation auquel j’avais envie de m’atteler.
–La chaleur combine deux genres : la romance adolescente et le thriller. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces genres ?
-Un genre crée un repère pour le spectateur et même pour moi qui fait le film, et peut permettre de le structurer. Après, ce qui est bien, c’est de détourner un peu le genre ou d’y mettre des éléments qui questionnent le monde dans lequel on vit, c’est-à-dire de ne pas être uniquement dans un registre codifié mais d’entrer dans un registre connecté à ce monde. Le thriller est un genre qui tend une narration, ça m’intéresse. Et ce film, c’est un peu Eros et Thanatos, c’est-à-dire que c’est un âge où on est obnubilé par la question de la chair, obnubilé par les injonctions de séduire, de passer à l’acte etc. Je trouvais que cette pulsion-là était d’autant plus prévalente qu’elle entrait en conflit avec cette situation tragique. Le contraste agissait en faveur de l’une et de l’autre. Et après, sur le teen movie, ce qui m’intéressait, c’était de filmer la jeunesse dans ce qu’elle a d’intemporel, mais qu’en même temps, ce soient des jeunes d’aujourd’hui. Ils sont tous venus avec leur propre tenue, par exemple. J’aime bien les films qui documentent aussi l’époque. Certains films de la Nouvelle Vague, quand on les voit, on se dit « Paris, c’était comme ça ! ». Parfois, on perd un peu ça : le cinéma intervient tellement qu’il altère même le réel. Moi, je voulais que ce soit des jeunes tels qu’ils sont, qu’on les filme, et qu’on voie ce qui émane d’eux.
-D’où le choix de travailler avec des non-professionnels ?
-Dès lors que je filmais des jeunes entre 16 et 20 ans, je me suis dit autant prendre des inconnus. Et puis, surtout, je ne voulais pas avoir des espèces de singes savants qui ont déjà fait 7 films à 15 ans, qui sont techniquement très bons mais qui, à un moment, ne me touchent pas parce que ça devient technique. J’aime bien qu’ils viennent avec leur maladresse, leur corps qui, parfois, n’est pas encore totalement maîtrisé, avec leurs phrases qui ne sont pas nécessairement des phrases impeccables comme on en voit au cinéma, mais qui sont en fait les phrases de la vie. C’était ça qui m’intéressait : qu’ils viennent avec leurs aspérités.
-Le camping est un monde en soi. Comment l’avez-vous envisagé ?
-Souvent, le camping au cinéma est représenté comme un lieu populaire voire très très populaire, un peu beauf, que le cinéma regarde avec une part de condescendance et d’ironie. Je ne voulais pas de ça : d’abord, je trouvais que ce camping était beau, et j’ai constaté que c’était vraiment un camping de classe moyenne, un lieu quand même assez dispendieux. Je voulais que la réalité de ce camping transparaisse dans le film, je ne voulais pas que le fait de le filmer le change, donc je ne voulais pas le rendre faussement populaire, ou faussement que sais-je parce que je le filmais. J’ai voulu tourner quand le camping était encore ouvert, qu’il y avait du monde, et saisir cette vie du camping, c’était vachement important pour moi. D’abord, je pense qu’on n’avait pas les moyens financiers de recréer cette vie. Et en plus, je trouvais beau de voir ce camping tourner à plein régime, il y a quelque chose de magnifique là-dedans que je voulais que le film restitue aussi. Pour moi, c’était une découverte et je voulais la partager.
-Avec une dimension documentaire…
-Il y a une part documentaire, comme sur ces jeunes : ils mettent des claquettes-chaussettes parce que c’est ce qu’ils mettent. Je leur ai dit de venir avec leurs propres costumes, et ils l’ont fait. Ils sont comme ça, et le camping c’est pareil, j’ai voulu le raconter tel qu’il est. Après, la fiction recrée toujours quelque chose, mais je ne suis pas intervenu sur le camping. Je l’ai choisi après en avoir vus beaucoup parce qu’il me plaisait pour ce qu’il était.
-Certains films vous ont-ils inspiré ?
-Des films avec des jeunes ont pu m’inspirer, comme certains films de Gus Van Sant : Paranoid Park, Last Days, Elephant, ceux de cette période là. Gus Van Sant a montré des adolescents justement parfois taiseux, et il a capté quelque chose d’une sensation de l’adolescence et de leur érotisation indéniable que je trouve très réussie. J’ai pu y penser en envisageant ce film, c’est certain.
-Comment avez-vous abordé l’équation posée par le fait de filmer des corps ?
-Ca faisait partie de la proposition du film. Quand je disais qu’il y avait un truc de sensation à trouver, il y avait aussi un truc d’érotisme. Le camping et la plage sont des lieux de nudité ou d’exhibition, donc il y a une dimension érotique. En plus, c’est des âges où ces aspects sont exacerbés, parce qu’il y a une espèce d’injonction à passer à l’acte, on voit bien qu’ils sont obnubilés par cette question des corps et de la séduction. Donc, par la force des choses, j’allais filmer des corps, et il s’agissait là aussi de trouver la bonne distance, de ne pas provoquer les choses. Comme je l’ai dit, ils sont venus avec leurs propres maillots de bain, je n’ai pas cherché à sur-érotiser ou sous-érotiser, j’ai essayé de restituer ce que j’avais sous les yeux. Avec une forme de pudeur quand même, parce que j’ai l’âge que j’ai et je filme des jeunes, donc il fallait le faire avec respect. Il fallait trouver la bonne distance, mais sans être dans la pudibonderie non plus, eux ne le sont pas. Si le regard n’est pas affecté d’intentions déplacées, on l’accepte. Je les ai regardés sans pudibonderie, mais sans forcer les choses.
-Dans quelle mesure le décor des Landes et l’océan ont-ils déteint sur la façon dont vous avez fait ce film ?
-Le livre se passait dans les Landes, et pour moi, la question s’est posée de savoir où on allait tourner. On pouvait tourner partout, et en plus, on voulait du soleil. La grande difficulté de ce tournage, c’était de se dire : « ça se passe en 24 ou 36 heures, il fait tout le temps beau, comment on fait ? » C’est sûr que si on avait tourné dans le Midi, cela aurait été beaucoup plus simple que dans les Landes où il pleut tout le temps. Mais j’ai insisté pour qu’on y aille quand même, ce qui a impliqué une organisation spécifique pour avoir une souplesse qui nous permettait de ne tourner que quand il faisait beau, et de ne pas tourner du tout quand il ne faisait pas beau. Je tenais à tourner dans les Landes, parce que je tenais à la puissance de l’océan, cet océan qui est impétueux, imprévisible, dangereux aussi, avec une violence en fait. Ca faisait écho à un état de cette adolescence, de la jeunesse, qui est impétueuse, qui a une violence en elle, qui n’est pas encore domestiquée et qui peut avoir des saillies… Je voulais donc qu’il y ait cette mer qui a beaucoup d’aspérités, qui n’est pas une mer douce qu’on aurait pu trouver ailleurs. A partir de là, le décor des Landes était indispensable, et j’y étais très bien. La menace vient de partout, et il fallait qu’on sente que même la mer est menaçante, les baïnes constituent un danger. Même quand la mer n’a pas l’air dangereuse, elle peut l’être, et puis, parfois, elle l’est ostensiblement. La première scène, c’est une métaphore de ce qu’est cette jeunesse : on leur dit « jetez-vous dans la vie allègrement », vous êtes censés y aller heureux, mais on voit bien qu’ils vont se précipiter contre des vagues ultra-agressives, ultra-dangereuses et menaçantes. Il y a une force qui émane de tout ça à laquelle je tenais.
–La Chaleur arrive moins d’un an après L’inconnu de la Grande arche et est, de toute évidence, une production beaucoup plus légère. Il y avait une volonté de faire ce film « contre » le précédent ?
-Oui, un peu. Il y a eu un hasard aussi : ce film, j’avais eu envie de le faire bien avant, mais je n’avais pas pu obtenir les droits, qui ne me sont revenus qu’à ce moment-là, mais tant mieux. J’avais adoré faire La Grande arche, mais après, j’avais très envie de faire un film « contre » au sens où il y aurait d’autres conditions de tournage, de faire un film contemporain, un film avec des jeunes, un film sans aucun acteur, avec une petite équipe et un seul décor qui permettait cette souplesse. Tout ça m’excitait beaucoup. Après l’exercice passionnant mais ultra-contraint de La Grande arche, j’avais fort envie d’une forme plus libre, et d’un mode de fabrication qui me laisserait aussi beaucoup plus libre. Ce côté réaction au film d’avant est fréquent chez certains réalisateurs, et est assez fructueux : on a comme un appel vers ça et puis, après celui-là, j’imagine que j’aurai un appel vers autre chose…