Phuong Mai Nguyen : « j’aime ce qui est dans la retenue »

Phuong Mai Nguyen © Piet Goethals.

Diplômée de l’école des Gobelins et de La Poudrière, Phuong Mai Nguyen s’est fait connaître des amateurs de cinéma d’animation par le court métrage Chez moi, avant de coréaliser la série Culottées, inspirée de la BD de Pénélope Bagieu, diffusée sur France Télévisions en 2019. Pour son premier long métrage, le bouleversant et lumineux In Waves, la cinéaste d’origine vietnamienne a choisi d’adapter le roman graphique et autobiographique éponyme d’AJ Dungo, publié en 2019 et désormais disponible dans une édition augmentée. Rencontre.

-Qu’est-ce qui vous a parlé dans le roman graphique d’AJ Dungo ?

-L’histoire de l’auteur et l’émotion qu’elle avait provoquée en moi, alors que c’est quelque part une histoire d’amour assez « classique », une histoire d’amour de jeunesse presque. Quand on lit la BD, on ne s’attend pas à grand-chose – on se dit « tiens, ça parle de ces jeunes gens qui découvrent le surf » -, et tout d’un coup, il y a la maladie qui arrive, et une introspection assez profonde de l’auteur vis-à-vis du deuil, du chagrin. C’est beau et très pudique, avec une façon de dire les choses de façon très retenue et en même temps très sincère que j’ai aimée. J’étais tombée sur cette BD un peu par hasard, quand je présentais Culottées au festival d’Angoulème, où le livre d’AJ Dungo était en sélection. A la lecture, je n’ai pas pensé tout de suite à une possible adaptation, il y avait un truc assez casse-gueule dans le récit, parce qui si l’on s’en tient à la partie « histoire personnelle », il ne se passe pas grand-chose, et c’était difficile d’imaginer ce que cela ferait en long métrage. Jusqu’au jour où la productrice Priscilla Bertin est venue m’en parler et où je me suis retrouvée sur le projet.

-Comment s’est déroulé le processus d’adaptation ?

-Fanny Burdino et Samuel Doux, les scénaristes du film, avaient déjà commencé à travailler sur un traitement quand je suis arrivée, et la production était là pour créer le lien entre nous, c’était un travail collaboratif. En discutant, on s’est rendu compte que le point qui nous avait tous touchés et qui nous intéressait était vraiment cette histoire de deuil, plus que la partie surf. C’était la qu’était née l’émotion à la lecture, et nous étions d’accord pour nous concentrer plutôt sur leur histoire à eux. Fanny et Samuel ont pas mal discuté avec AJ pendant tout le processus d’écriture, pour savoir les parties manquantes de cette histoire, parce qu’il y a plein de zones d’ombre, de choses qu’on n’était pas là pour observer; pour savoir aussi comment était Kristen, qui est un peu la pièce manquante de l’histoire où l’on parle d’elle mais sans la connaître vraiment. Et enfin, pour savoir ce qu’on pouvait construire à partir des descriptions qu’allait faire AJ de sa vie, et peut-être l’extrapoler, pour faire des parcours de vie un peu différents de l’histoire réelle et construire quelque chose de plus narratif. Toute la partie new-yorkaise, par exemple, a été inventée à l’écriture du scénario. Quand on s’est consultés avec AJ, il nous a donné son feu vert, estimant que cela aurait très bien pu se passer, c’était des questionnements qu’il avait également à l’époque. Ce sont des éléments fictionnalisés, mais qui font écho à la réalité de ce qu’il a pu vivre.

-Le volet relatif à l’histoire du surf était-il déjà présent ?

-Dans la BD, il y a une grande partie dédiée à l’histoire du surf, depuis ses origines à Hawaï jusqu’à l’époque de la colonisation où le surf a été pendant un long moment interdit. Et ensuite, AJ parle plus particulièrement de deux figures emblématiques du surf dans les années 60, Duke et Tom Blake, qui ont fait « renaître » le surf, mais aux Etats-Unis. A la base, AJ n’était pas censé raconter son histoire personnelle mais faire un livre sur l’histoire du surf. C’est après lui avoir demandé quelle était sa connexion personnelle au surf que son éditeur l’a encouragé à y ajouter ce volet personnel, et qu’AJ s’est souvenu que c’était aussi un souhait de Kristen, qu’à travers son dessin, il continue à la faire vivre, à raconter leur histoire à eux. Pour lui, ça s’est aligné comme ça. Mais pour le film, il y avait trop de choses documentaires dans la partie surf qui ne faisaient pas forcément écho avec le récit, on avait l’impression d’avoir deux histoires parallèles sans arriver à faire la connexion entre elles, alors que dans le livre, ça marchait bien. On a donc pris le pli de se concentrer sur le surf à son origine, à Hawaï, parce que ça me semblait important, et de parler du passé et du présent dans ce même temps, ce qui permettait de faire écho à la notion de cycle de vie. Les événements continuent à se dérouler, comme dans un mouvement de vagues.

-La culture surf vous était-elle familière ?

-Pas du tout (rires). J’ai fait quelques stages de surf où j’ai galéré dans les vagues, comme pas mal de gens. Et surtout j’avais un peu, avant tout ça, un a priori de la culture surf, peut-être en raison du cinéma où on voyait Point Break, mais aussi Brice de Nice, qui se moque de cette figure du surfer. Mais quand j’ai lu In Waves, j’ai trouvé qu’il y avait un aspect plus intéressant ou qui, en tout cas, me parlait plus personnellement, et c’était l’introspection qu’apporte le surf. Pour l’avoir un peu pratiqué, ce qui est hyper reposant dans le surf, c’est de se confronter à l’océan et d’être un peu perdu au milieu de nulle part dans un élément où on ne voit que l’horizon, on n’entend plus le son de la ville mais uniquement le bruit des vagues, et où on est vraiment livré à soi-même face à l’océan. Le fait d’avoir un peu pratiqué, et d’avoir pu me mettre dans le point de vue de l’auteur vis-à-vis du surf, m’a appris que c’est plus un endroit pour se lâcher qu’un endroit pour faire une démonstration. On voit le prisme différemment.

-In Waves raconte l’histoire intime de l’auteur de la BD. Vous l’approprier a-t-il été difficile ?

-C’est souvent passé par des discussions avec l’auteur lui-même. Il était plutôt présent au début, moins pendant la fabrication, où on ne l’a pas trop dérangé, et là, il a découvert le film. C’est venu de l’observation également : je suis allée aux Etats-Unis, où j’ai rencontré AJ et toute sa famille et j’ai pu voir les lieux. Souvent, je me mettais un peu en retrait, et j’observais. Les gens étaient très ouverts, et j’ai pu passer du temps avec eux et comprendre un peu comment ils sont dans la vraie vie. Il y a cet objet que constitue la BD, où c’est vu par le prisme de l’auteur. Il a fallu que je prenne un peu de recul, et que j’observe les gens. Et ensuite, que ce soit au niveau du scénario, de la mise en scène et même de l’animation, je pense que chacun de nous a vécu des choses un peu similaires, ce qui permettait de nourrir le récit de nos propres expériences personnelles. C’était un mélange.

-Comment avez-vous procédé pour trouver le ton approprié pour raconter cette histoire, bouleversante mais jamais mièvre ?

-La BD donnait déjà ce ton-là, que j’ai voulu garder et essayer de mettre en avant pour l’adaptation. Je n’avais pas envie de faire un objet qui soit foncièrement contraire à ce qu’était la BD. Mais c’est peut-être aussi par pudeur : j’aime bien ce qui est dans la retenue. Là où on aurait pu mettre de gros violons, on a essayé au contraire d’en mettre un peu moins. J’assume entièrement les moments lyriques dans le film, mais c’est une question de dosage, de pouvoir se dire : « je m’arrête là. J’ai besoin que les spectateurs puissent se projeter dans l’émotion, et pas que je leur demande de pleurer. » Je n’aime pas que les films m’indiquent trop quoi faire, que penser, et donc, instinctivement, j’essaie de faire en sorte que ce ne soit pas mièvre.

-Quels ont été les principaux défis en termes de mise en scène et d’animation ?

-Un défi qui n’était pas forcément évident, c’est que la vraie histoire se déroule sur plusieurs années. Dans la BD, l’année est indiquée chaque fois, on change d’époque, et ça se mélange de façon assez désordonnée. Il y a donc eu un travail de réflexion pour savoir comment jouer avec les pièces de ce puzzle dans le film. On a opté pour un truc plutôt linéaire, où on commence par le début de l’histoire qui se déroule ensuite, tout en faisant en sorte de faire passer l’idée de temporalité, et du fait qu’il y a déjà un petit moment qu’ils sont ensemble. Un autre défi a été celui de travailler sur l’eau, les vagues, quelque chose d’un peu effrayant en animation parce que cela demande beaucoup de travail. S’y est ajoutée la contrainte du style, parce que je voulais une forme de vague différente de celle qu’on a l’habitude de voir chez Pixar ou Disney – ce n’est pas du tout un reproche, c’est purement une question stylistique. Du coup, il a fallu trouver les outils pour représenter cette matière de l’eau et s’assurer qu’en termes de mise en scène, on ne soit pas trop freinés par la technique. Je savais exactement quel type de cadrage je voulais avant de démarrer la fabrication du film, et on a fait des tests pendant plusieurs mois, pour savoir si c’était faisable ou pas.

-Comment avez-vous travaillé la fluidité du mouvement des vagues?

-Question difficile. Cette fluidité de la vague m’intéressait comme une sorte de transition, que le motif de la vague soit le coeur du film. C’est un leitmotiv et il permet de faire des transitions mentales ou graphiques. Je savais dès le départ qu’il y avait, autour de la mise en scène, l’enjeu de jouer sur la forme des choses. L’animation est assez intéressante pour travailler l’imaginaire de la vague : un mouvement de cheveux peut tout d’un coup faire penser au mouvement de l’eau; un mouvement de draps devient de l’eau. L’animation permet cette poésie-là, peut-être moins facile à accepter si c’est de l’image réelle. C’était plutôt cette réflexion-là, autour du symbole de la vague reliant les éléments, les émotions et les époques.

-Quelles ont été vos références graphiques ?

-Il y a Raymond Pettibon, un artiste-peintre américain qui a fait pas mal de tableaux avec des vagues, qu’il dessine avec des hachures, et dont AJ a dit dans une interview qu’il faisait partie de ses références. Et pour ce qui est des couleurs, c’est plutôt David Hockney. Ce que je trouve intéressant chez lui, c’est qu’il a beaucoup vécu aux Etats-Unis et qu’il adorait peindre les paysages de la côte Ouest avec ses lumières roses et bleues, mais qu’on trouve toujours une sensation de mélancolie dans ses tableaux. Il y a toujours ce personnage presque seul qui regarde l’eau, et ça révèle pas mal de ce que j’avais envie de faire pour In Waves. On veut capter cette lumière californienne, cette jeunesse, mais d’un autre côté, on sait que le drame va arriver. Il y a quelque chose d’assez mélancolique au fond de cette histoire.

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