Christopher Nolan s’emparant de L’Odyssée de Homère : la proposition était alléchante, le réalisateur britannique s’étant spécialisé, de Dunkirk à Oppenheimer, dans les aventures cinématographiques hors normes. A l’arrivée, le résultat, s’il fera peut-être renâcler les puristes – mais adapter, n’est-ce pas trahir un peu ? -, se révèle à la hauteur des attentes, Nolan conférant à l’épopée antique un souffle épique puissant non sans en souligner la résonance contemporaine. L’Odyssée retrace, on le sait, le voyage de retour à Ithaque qu’entreprend Ulysse (Matt Damon) après qu’une ruse a permis de mettre un terme sanglant au siège de Troie entamé dix ans plus tôt. C’est sans compter toutefois sur la colère des dieux qui vont transformer son périple marin en une succession d’épreuves, descente aux enfers s’étirant sur dix ans encore, tandis que Pénélope (Anne Hathaway), son épouse, et Télémaque (Tom Holland), leur fils, tentent de s’opposer aux manoeuvres de prétendants avides spéculant sur sa disparition…
Ce récit mythologique, le réalisateur de Tenet en bouscule la chronologie, jonglant avec des temporalités multiples tout en revisitant ses épisodes les plus fameux – la rencontre avec le cyclope Polyphème, les sortilèges de Circé (Samantha Morton), l’île aux Lestrygons, le passage de Charybde en Scylla… -, le tout avec une exceptionnelle maestria, faisant de cette Odyssée une expérience visuelle et sensorielle unique. Nolan n’est pas de ceux que le gigantisme effraie (pas plus parfois que la grandiloquence) – postulat posé dès l’ouverture du film, et son immense cheval de bois semblant défier l’éternité de la plage où il a été échoué -, et il s’est donné, en tournant en Imax 70mm dans des décors naturels sublimes, les moyens de ses ambitions. Refusant de recourir aux effets spéciaux numériques, le cinéaste a aussi veillé à conserver à l’image une texture organique, semblant par endroits faire le lien entre la technologie dernier cri et l’inspiration d’un Ray Harryhausen dans Jason and the Argonauts par exemple. Son Odyssée semble du reste jouer de l’attraction des contraires, qui réussit également à concilier l’épique et l’intime, le spectaculaire et l’humain. Le film d’aventures violent et mouvementé se mue en récit initiatique et philosophique mettant en scène un héros défaillant (Matt Damon, impressionnant, entouré d’un casting hollywoodien d’exception où l’on croise encore Zendaya en Athéna ou Charlize Theron en Calypso), rongé par la culpabilité et hanté par la folie guerrière qu’il a contribué à déchaîner. De quoi donner au voyage une coloration aussi contemporaine que crépusculaire, quelque chose comme l’annonce de la fin d’un monde, suggérée dès la scène initiale réminiscente de la séquence finale de La planète des singes. Cinéaste démiurge, Nolan signe là, si pas son chef-d’oeuvre définitif, un divertissement de haut vol, venu confirmer, après Inception et Interstellar, qu’il est le maître incontesté du blockbuster d’auteur.
L’Odyssée
Film d’aventures mythologiques de Christopher Nolan. Avec Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway, Lupita Nyong’o, Robert Pattinson, Charlize Theron, Zendaya…