Marie-Elsa Sgualdo : « un parcours extraordinaire et héroïque »

Marie-Elsa Sgualdo © Box Productions – Pénélope Henriod.

Cinéaste suisse passée par l’Insas, Marie-Elsa Sgualdo s’est fait connaître par une poignée de courts métrages, l’un d’eux, On the Beach, ayant remporté le Bayard d’or à Namur. Situé en 1943 dans une bourgade du Jura, A bras-le-corps, son premier long, trace, tout en nuances subtiles, le portrait d’Emma (Lila Gueneau, formidable), une adolescente qui, violée par un journaliste de passage, va faire front face à l’hypocrisie morale ambiante, puisant dans son traumatisme la force de s’émanciper. Entretien avec la réalisatrice.

-Quel a été l’élément déclencheur de A bras-le-corps ?

-Emma, le personnage central du film, vient d’une question qui me taraudait depuis un petit moment, à savoir « qu’est-ce que c’est que l’indépendance pour une femme, et quel coût a-t-elle? ». J’avais déjà fait quatre courts métrages qui traitaient de moments charnières dans la vie de femmes et de jeunes femmes, et j’avais envie de poursuivre l’exploration de certaines questions dont celle-là pour l’écriture de ce premier long. Emma est un personnage complètement fictif, mais qui a été nourri de nombreux témoignages. On est remontées, Nadine Lamari, ma coscénariste, et moi dans les histoires de nos lignées maternelles, auxquelles se sont ajoutés des témoignages. Nous sommes toutes les deux très sensibles à ce qu’on nous raconte, et on s’est rendu compte que ces destins de femmes constituaient la réalité d’une voire deux générations de femmes. J’avais envie de porter à l’écran ce parcours que l’on pourrait a priori trouver ordinaire, mais qui est en fait complètement extraordinaire et héroïque.

-Vous avez choisi de tourner un film d’époque, mais pour mieux parler du présent ?

-Exactement. Ce contexte nous permettait de faire écho à l’époque contemporaine. Notamment, par la Suisse d’hier, à l’Europe d’aujourd’hui dans la manière dont elle gère la migration; ou comment, en fait, cette société dirigée par l’armée etc. avait un écho sur le patriarcat; et comment, en tant que Suissesse ayant vécu à la frontière de la France, je me suis toujours posé la question de ce qu’était cette neutralité. On a été extrêmement chanceux d’être préservés du pire et de l’horreur en Suisse pendant cette période-là, on s’est beaucoup protégés sous ce couvert de neutralité, mais c’est quoi, en fait, cette neutralité ? Ce contexte permet de poser la question de la neutralité, qui est un concept plus qu’autre chose, et qui est encore utilisé aujourd’hui dans les relations diplomatiques et autres. Ca permettait aussi de poser la question centrale du film, qui est soulevée par le personnage d’Emma, à savoir qu’est-ce qu’on fait, et qu’est-ce qu’on ne fait pas pour rester en accord avec nous-mêmes quand on prend conscience de ce qui se passe autour de nous ? Qu’est-ce qu’on peut faire à notre hauteur pour conserver notre dignité ?

-Cette question de la neutralité est-elle fort débattue aujourd’hui dans la société suisse ?

-C’est une question qui revient souvent. C’est assez rigolo, parce que Stéphane Goël, un documentariste suisse vient de faire un film sur la neutralité, En terrain neutre, où il met cette question au coeur de son propos. Il essaie de comprendre ce que c’est, de trouver une définition de cette neutralité, et il n’y parvient pas, parce qu’en fait, on peut mettre tout et son contraire – j’exagère un peu – dans cette notion. Elle n’est pas tout à fait définissable, en tout cas comme on l’entend et l’utilise dans les relations diplomatiques et commerciales.

-Avez-vous toujours envisagé cette histoire comme un récit d’apprentissage et, partant, de la filmer à hauteur d’adolescence ?

-Pour moi, ça a toujours été clair que je voulais raconter un récit d’émancipation. Et assez clair en effet que ce soit une jeune adolescente parce que c’est aussi dans ces années-là où on est confrontée à beaucoup de choses qu’on ne comprend pas, sur lesquelles on ne met pas encore forcément de mots, et qui forgent notre avenir.

-Emma est confrontée au patriarcat, à l’hypocrisie morale et au conformisme social. Dans quelle mesure son combat pour son émancipation résonne-t-il aujourd’hui ?

-On a acquis beaucoup de droits et une forme de liberté, mais il y a encore beaucoup d’endroits où on doit continuer à se battre. Il y a encore dans nos pays – je parle de la Suisse, de la France, de la Belgique – des choses dont on doit absolument parler, des rapports consentis, de la forme de notre sexualité, de sexe conjugal, de viol conjugal, des choses dont on parle petit à petit aujourd’hui et dont les femmes prennent conscience, même si pour beaucoup c’est des obligations. On a encore beaucoup de travail pour réfléchir à cet endroit-là chez nous. Et après, il y a beaucoup d’endroits dans le monde où bien d’autres droits sont limités ou inexistants, et il faut continuer absolument à se mobiliser pour plus de justice et d’égalité. Ca passe aussi par prêter une attention particulière à ce à quoi sont confrontées les femmes et les jeunes femmes, que ce soit lors de rapports non consentis, lors d’une grossesse, lors de la maternité, lors de la parentalité : il y a beaucoup de choses qu’on doit améliorer et travailler.

-Vous considérez avoir fait un film d’empouvoirement féminin ?

A bras-le-corps parle bien sûr d’émancipation féminine, mais aussi d’émancipation de toutes sortes, c’est le combat de ceux qui n’ont pas tous les droits, et à ce titre, je pense qu’il s’agit d’un film d’empouvoirement autant féminin que masculin, et qui peut parler à tout le monde dans ce sens. Sur certaines questions, on doit tous prendre confiance et aller de l’avant. Chacun des personnages du film a à apprendre de celui d’Emma pour oser affronter ses propres émotions et ses propres démons. Je pense que chacun, chacune, on devrait oeuvrer à s’écouter vraiment, à essayer de comprendre ce que l’autre vit, pour être plus tolérants et ne pas rentrer dans les schémas dans lesquels on rentre trop souvent par peur, par ignorance et par facilité aussi.

-Pour interpréter Emma, vous avez fait appel à une quasi inconnue, Lila Gueneau, un choix audacieux puisqu’elle est de pratiquement chaque scène. Comment ce choix s’est-il opéré ?

-J’avais eu la chance de la découvrir dans Massacre, un court métrage de Maïté Sonnet. Je l’ai rencontrée en casting, et on s’est vite trouvées. On a parlé du film, elle avait beaucoup de questions, elle était fort intéressée et concernée. Elle m’a aussi fait part de ses interrogations plus intimes sur sa vie, ses choix, ses études, on a eu un lien de confiance assez fort dès le départ qui m’a donné très envie de travailler avec elle. J’ai continué un peu à chercher, mais en sachant que c’était elle. Je m’étais dit que ce serait intéressant qu’elle rencontre Thomas Doret. On s’est retrouvés en Belgique, et là, c’est devenu très clair parce que filmer ces deux corps, même dans les silences, les voir marcher l’un à côté de l’autre, interagir, il y avait déjà quelque chose de la dissonance qu’il y aurait dans le film et qui se passe de mots. Ensuite, elle a été extrêmement généreuse pendant le tournage. On a fait de nombreuses prises, elle a osé, elle a vraiment donné le meilleur d’elle-même, et elle a cette qualité énorme de poser beaucoup de questions. Elle ne se lance jamais dans quelque chose si elle n’est pas sûre du sens de ce qu’on lui demande de faire. C’était vraiment un dialogue, un échange, j’étais à ses côtés et je respirais presque avec elle pendant les sept semaines de tournage.

-Vous avez construit la narration en recourant beaucoup au non-dit, et en laissant au spectateur le loisir de naviguer dans le récit…

-C’était une volonté du film que le spectateur, la spectatrice puisse être un moment avec lui-même face à cette histoire. Pour ça, j’ai l’impression qu’il faut laisser durer certains plans, faire de l’espace pour voir les choses. Quand il y a trop d’éléments ou que les choses sont trop dites, on ne voit plus rien. Et j’avais envie – c’est dans la culture protestante (rires) – de mettre un peu d’ordre dans ce qui est donné à voir. Je n’ai pas envie de dire aux gens ce qu’ils doivent penser, je préfère essayer d’être au plus près du personnage, la plus authentique possible, et ensuite, à chacun et à chacune de naviguer…

-Comment avez-vous approché l’esthétique du film avec Benoît Dervaux ?

-J’étais ravie qu’il accepte de faire ce premier film, parce que je connaissais bien sûr son travail comme documentariste mais aussi avec les frères Dardenne, dont le cinéma m’a beaucoup marquée et touchée. On sent son immense sensibilité, son immense humanité dans les images qu’il a faites. On s’est échangé des photos, des images, on a parlé de peintres qui nous avaient marqués, Gerhard Richter par exemple, et on s’est mis d’accord sur ce qu’on avait envie de montrer en discutant : c’était elle au centre, on la suivait tout le temps, je voulais qu’on respire avec elle et que la caméra fasse corps avec cette jeune femme.

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