Résidant depuis 25 ans en France, où elle a mis en scène plusieurs productions théâtrales avant de se tourner vers le cinéma (on la vit notamment dans Cloclo), Janicke Askevold a voulu, pour son premier long métrage en tant que réalisatrice, renouer avec ses racines norvégiennes. Le résultat, c’est Solomamma, drame intime sensible qui suit Edith (Lisa Loven Kongsli), une femme dans la quarantaine décidant un jour, sans égard pour l’interdit, de rencontrer le donneur de sperme anonyme qui lui avait permis de devenir maman solo cinq ans plus tôt. La cinéaste nous en parlait au lendemain de l’avant-première bruxelloise de son film.
-Comment ce projet est-il né ?
-Tout ce qui touche à la maternité m’intéresse. Je suis moi-même mère, et ça prend beaucoup de place dans l’existence. En Norvège, j’ai beaucoup d’amies qui ont fait le choix de devenir mères solo. Ca m’intriguait, mais je trouvais aussi très inspirante la manière dont ces femmes qui n’arrivaient pas à trouver quelqu’un avec qui fonder une famille passaient à l’action pour fonder la leur au lieu d’attendre. J’ai contacté des mères solo un peu partout en Norvège pour comprendre un peu mieux leurs motivations, qu’elles avaient été les difficultés mais aussi les éléments positifs. Plus je leur parlais, plus je comprenais des choses que j’ignorais. Par exemple, il y a un énorme réseau en ligne, mais aussi dans la vraie vie, où ces mamans solo se retrouvent pour se soutenir ou pour créer une communauté dans la réalité, c’est une quête d’appartenance différente. J’ai aussi appris que certaines de ces femmes en cherchent d’autres ayant utilisé le même donneur, pour que leurs enfants puissent éventuellement grandir ensemble. Quand on est seule avec un enfant, l’entourage familial aussi est plus réduit, d’où cette envie d’élargir son réseau. La société change, et ce que représente la famille également. Il n’y a pas vraiment de film sur ce sujet, ou alors des comédies un peu légères, comme le film canadien Starbuck, que je trouve super. Mais il n’y avait pas de film tentant de vraiment comprendre ce que c’est que d’être une mère seule.
-Au-delà des conversations avec des mères solo, comment avez-vous documenté votre propos ?
-Le plus important, c’était les femmes avec qui j’ai discuté. Mais j’ai aussi rencontré des médecins et une psy qui travaille spécialement avec des mères solo. Je n’ai pas trouvé de donneurs, vu qu’ils sont anonymes (rires), mais de toute façon, je voulais me concentrer sur cette femme. J’ai toutefois lu des articles et tout ce qui était disponible pour essayer de comprendre pourquoi un homme choisit de devenir donneur. C’était intéressant : il y a des hommes qui, comme dans le film, n’ont peut-être pas leur propre famille mais ont ce désir de se reproduire quand même.
-Le choix d’Edith de devenir une maman solo n’est jamais questionné…
-Parce que c’est un film norvégien. La société norvégienne est assez évoluée pour qu’il n’y ait plus cette question morale : c’est légal, et c’est accepté dans la société, je voulais aller au-delà de ça. Cela aurait été différent si c’était un film français, parce que même si c’est légal également on en parle moins, et je ne connais personne qui ait choisi d’être une mère seule en France. Mais en Norvège, je pouvais aller plus loin.
–Solomamma parle notamment de frontières éthiques. Quel est votre sentiment par rapport au fait qu’Edith cherche à rencontrer le donneur ?
-C’est interdit. On signe un contrat stipulant qu’on n’en a pas le droit. Mais je trouvais important que Solomamma ne soit pas un film sur une héroïne : c’est une femme indépendante, qui aime être en contrôle, mais en même temps, elle a cette curiosité tout à fait humaine. J’ai moi-même tenté une expérience en créant mon profil sur une banque de sperme danoise, et j’ai compris combien la somme d’informations que l’on pouvait trouver était énorme. Ca commence par une photo du donneur enfant, mais il y a aussi un fichier audio où il parle pendant vingt minutes de choses très personnelles avec une psychologue : ce qu’il aime manger, ses films préférés, son enfance, de quoi sont morts ses grands-parents…, on a vraiment l’impression de connaître la personne. Et on entend sa voix, qui est quand même quelque chose de très personnel. J’ai compris la curiosité qui en découlait, et l’envie d’en savoir un peu plus. Sans avoir un enfant avec l’homme en question, je pouvais me l’imaginer, et je me suis interrogée sur la responsabilité des banques de sperme qui donnent autant d’informations. Qu’est-ce qui est responsable ? Quand est-ce trop ? Pour ces banques, c’est un big business, et elles jouent avec les sentiments de femmes dans une position de vulnérabilité. Aujourd’hui, avec l’IA et tous les outils de recherche que l’on a, ces donneurs sont-ils conscients qu’ils sont identifiables ? Une médecin m’a confié que désormais, quand on veut vraiment trouver quelqu’un, conserver l’anonymat est impossible. Sachant cela, je comprends donc qu’Edith prenne la décision de contacter son donneur.
-Cette situation se présente-t-elle souvent dans la réalité ?
-C’est un peu plus courant qu’on ne le pense. J’ai rencontré plusieurs femmes qui ont retrouve l’identité de leur donneur. Dont une qui l’a carrément contacté, ils sont d’ailleurs sortis ensemble pendant un moment. Et d’autres, qui avaient juste besoin de connaître son nom, de savoir qui c’était pour pouvoir répondre à d’éventuelles questions de leur enfant. De toute façon, les enfants ont le doit de connaître l’identité du donneur à quinze ans, ce qui ne veut pas dire qu’il doit accepter de les voir. Ils peuvent essayer.
-Y a-t-il une raison particulière pour laquelle vous avez fait d’Edith une journaliste, et de Niels, son donneur, un game designer travaillant dans la tech ?
-Journaliste, c’est parce que j’ai fait des études de journalisme, c’est un métier que j’aime beaucoup, et où on a forcément de la curiosité pour les gens mais où, en même temps, on a cette responsabilité morale au travail, vis-à-vis du journal. Ca crée une contrainte en plus pour elle : quand elle franchit cette ligne, ce n’est pas que vis-à-vis de lui, mais aussi par rapport à son travail. Et si Niels travaille dans la tech, c’est pour montrer qu’il avait aussi ce rêve de changer le monde et d’aider les gens avec son savoir, mais qu’il a fini par opter pour l’argent en rendant des enfants accros à des jeux vidéo. Lui, aussi, sa vie est un « plan B ». Personne, dans le film, ne vit la vie qu’il avait imaginée, ce sont des êtres mélancoliques à qui il faut l’accepter. On se trouve à un moment dans la vie face à des choix qu’on a posés qui ne correspondent pas forcément à ce qu’on imaginait plus jeune, mais qui sont très forts. Il s’agit de les accepter, et de se dire qu’ils sont bons. Edith a beaucoup de peurs vis-à-vis de son fils – en fait-elle assez pour lui ? manque-t-il de quelque chose ? – parce qu’elle a elle-même connu ce manque, comme son père l’a abandonnée. Ce sont deux situations complètement différentes, mais il y a cette mélancolie, et cette peur de ne pas être assez…