Vimala Pons : « les morts sont là, à nous écouter »

Vimala Pons.

Artiste polyvalente – elle est comédienne, mais encore circassienne, metteuse en scène et compositrice -, Vimala Pons a imposé depuis une bonne quinzaine d’années sa présence singulière dans le cinéma français, passant avec un égal bonheur de l’univers de Bruno Podalydès (Adieu Berthe, Comme un avion, Bécassine !) à celui d’Antonin Peretjatko (La fille du 14 juillet, La loi de la jungle); de celui de Bertrand Mandico (Les garçons sauvage, After Blue) à celui de Baya Kasmi (Je suis à vous tout de suite, Youssef Salem a du succès, Mikado). L’on en passe, et non des moindres, comme Alain Resnais (Vous n’avez encore rien vu), Christophe Honoré (Métamorphoses) ou autre Paul Verhoeven (Elle), dont les noms balisent une filmographie marquée du sceau de la qualité et de l’audace.

Quelques mois après avoir obtenu le César du meilleur second rôle pour L’Attachement, de Carine Tardieu, l’actrice est à l’affiche de deux films: Sauvons les meubles, le premier long d’inspiration autobiographique de Catherine Cosme, cheffe décoratrice passée à la réalisation. Et La Vénus électrique, comédie de Pierre Salvadori qui fera dans quelques jours l’ouverture du festival de Cannes. Deux longs métrages fort différents mais qui ont en commun de dialoguer avec la mort, Catherine Cosme la distribuant en photographe reconnue appelée au chevet de sa mère mourante pour découvrir, parmi d’autres surprises, que celle-ci avait contracté des emprunts en son nom. Tandis que Salvadori fait d’elle l’épouse défunte d’un peintre – Pio Marmaï, complice de nombre de ses aventures cinématographiques – ramenée à la vie par une fausse voyante dans le Paris des années folles. Vimala Pons nous en parlait récemment à Bruxelles à l’occasion de l’avant-première de Sauvons les meubles.

-Qu’est-ce qui vous a parlé dans le scénario de Catherine Cosme ?

-Sa nécessité à raconter cette histoire. Quand j’ai reçu le scénario de Sauvons les meubles, l’histoire m’a touchée parce que moi aussi, j’ai perdu ma maman d’un cancer. Je ne savais pas que Catherine avait vécu ça, j’ai pris un train, et je l’ai rencontrée. J’adore tourner dans les premiers films, mais la difficulté, c’est que tu ne sais pas ce dont quelqu’un est capable, en fait. Tu ne peux pas visualiser son univers : même s’il y a des courts métrages, parfois, ils ne sont pas vraiment aboutis. Et c’est surtout sur la rencontre, sur l’énergie qu’a quelqu’un que tout d’un coup, tu fais confiance. Et surtout sur sa nécessité à raconter une histoire, plus que sur le scénario. Je rencontre Catherine, je comprends que c’est son histoire presque mot pour mot. Et on se rend compte que nos mamans sont mortes jour pour jour quasiment à un an d’intervalle, autour du jour du printemps. Donc là, il y a une espèce d’évidence : première rencontre au café, on se met à pleurer en racontant. On est passées de la rencontre la plus cliché – genre on envoie un scénario à une actrice qu’on ne connaît pas – à une fusion immédiate. Et voilà !

-Vous aviez déjà connu ce genre de collision entre un scénario et votre vécu ?

-A ce point là, non. Mais ça m’est arrivé sur un film de Victor Rodenbach qui est sorti l’année dernière, qui s’appellait Le beau rôle, avec William Lebghil, où je jouais une metteuse en scène de théâtre, et où il y avait des pans entiers de dialogues et de situations que j’avais déjà vécus. Là, c’est vraiment Catherine, mais il y a des scènes où le rapport conflictuel en tout cas m’a parlé. C’est dur de perdre sa mère, de perdre un proche, surtout quand tu es en conflit. C’est très dur, et ça m’a beaucoup parlé de retracer ça, sachant en plus que les spectateurs et spectatrices vont se reconnaître, parce que c’est très banal de perdre sa mère et d’être en conflit avec elle, c’est très banal le cancer. Ce ne sont pas des drames exceptionnels, donc tu sais aussi en jouant que ça va rentrer en résonance très forte chez des gens, et peut-être panser, pas guérir mais penser dans les deux sens du terme quelque chose, qui est un besoin de consolation qu’il faut partager.

-Cette expérience vous a apporté de la consolation ?

-Oui, parce qu’échanger des expériences comme ça est très important. Sur ce plateau, il y avait la cheffe opératrice qui venait de perdre sa mère il y a un an du cancer, la cheffe machino est partie deux jours avant la fin du tournage parce que sa mère était en train de mourir d’un cancer, c’était un plateau « spécial cancer », quoi. Du coup, comme dans le film, on rigole, parce que c’est tellement… C’est ça aussi que j’aime dans le film : il n’y a que dans les enterrements où il y a autant de fous rires très particuliers. Catherine a été très intelligente de ne pas négliger cette phase-là, elle n’est pas partie dans la complaisance du drame, et ça m’a beaucoup plus aussi. Je pense que c’est pour ça aussi qu’elle m’a choisie en tant qu’interprète d’elle-même : elle avait envie que cette couleur-là ne s’en aille pas, et de reconvoquer chez moi la possibilité du rythme, de la rythmicité du battement de la comédie à certains moments, alors qu’elle m’a très bien dirigée en m’emmenant vers cet espèce d’encéphalogramme plat que peut être le drame.

-Lucile, votre personnage, a un côté assez rigide, fermé, que l’on imagine assez éloigné de vous. Comment l’avez-vous appréhendée ?

-Vous avez raison, c’est peut-être mon plus grand rôle de composition parce qu’il doit être réaliste. J’avais joué un garçon chez Bertrand Mandico, mais dans un univers tellement décalé et théâtral que c’était une autre façon de composer. Là, on est dans la réalité, il faut que ce soit crédible, et je ne suis pas du tout comme ça, effectivement. J’ai dû me laver d’une forme d’agitation sympathique à tous points de vue, physiquement, la façon de bouger, acquérir une forme d’immobilité et pas d’immobilisme, et des codes de séduction hétéronormés d’une femme dont on peut dire, du coup, qu’elle est désagréable. Alors que si le rôle était joué par un homme, on ne se dirait pas forcément ça. Du coup, Catherine m’a énormément dirigée, au début surtout quand je perdais le personnage, et qu’elle disait « Coupez ! » avant d’enchaîner sur « Cold Bitch », c’était mon code sur la « salope froide », c’est mieux en anglais, « cold bitch », c’est moins violent. Et ça marchait très bien. Après, c’était les cheveux bien coiffés, j’ai ramené mes chaussures à talons compensés,… il y avait plein de détails qui me permettaient de rester concentrée sur ça pour qu’il y ait une évolution du personnage.

-La relation entre Lucile et sa mère, jouée par Guilaine Londez, est complexe. Que nous dit ce film sur la famille ?

-Est-ce qu’aimer, c’est tout dire ? Ou avoir confiance dans le fait que l’autre est en travail, et ne pas être violent ou présomptueux en lui indiquant ce qu’il ne fait pas ou ce qu’il n’est pas. Pour moi, c’est ça le problème de l’amour en général et de cette famille dysfonctionnelle avec ce père extrêmement lâche, permissif. C’est toujours une question d’équilibre, avec elle trop agressive et le frère complètement écrasé. S’il y avait juste une personne qui changeait de modalité, qui s’excusait, tout le reste s’organiserait autrement. Je n’ai pas la réponse à « est-ce qu’il faut dire ou ne pas dire », mais c’est ça qui est intéressant aussi. Je n’ai pas de croyance personnelle par rapport à ça, parce que plus la vie avance, moins on comprend ce genre de choses… (rires)

-D’où vous vient votre goût pour les premiers films ?

-Je trouve que c’est un peu comme les premières relations amoureuses. Il y a un goût, une saveur particulière dans les premiers films parce que c’est des endroits où, si tu aimes ça, tu peux un peu dépasser ta place d’interprète tout en étant respectueuse. Tu peux épauler quelqu’un qui est dans une zone de fragilité, parce qu’il est là pour la première fois, avec souvent une histoire qui est très nécessaire, parce que les producteurs veulent qu’on raconte une chose qu’on a vécue, soit qui est déguisée en une autre histoire, soit c’est des adaptations. C’est une place qui m’intéresse parce que, ce n’est pas énorme mais tu peux proposer, par exemple, d’appeler Benoît Hamon (pour le shooting qui ouvre le film) parce qu’il a vu tous mes spectacles, et malgré tout, ça modifie le film. Ou Bruno Podalydès, que j’ai suggéré à Catherine. Ce n’est pas grand-chose, mais quand l’autre a envie d’être épaulée à certains endroits ou, qu’à la fin d’une journée de tournage, tu vas boire un verre et tu discutes de la journée d’après, ça donne une saveur. Quand je tourne L’attachement avec de Carine Tardieu, elle n’a pas besoin qu’on aille discuter après. Elle a fait je ne sais pas combien de films, elle a rencontré des succès monumentaux, donc elle a parle plus avec ses producteurs ou avec son premier assistant, elle a moins cette nécessité, Pierre Salvadori aussi. Après, il n’y a pas de règles : il y a des gens qui ont fait sept films, et qui ont envie de cette relation de proximité avec leurs acteurs et leurs actrices. Et moi, je préfère excéder mes fonctions ! Après, il y a plein de façons. Par exemple, Pierre Salvadori peut être extrêmement directif, mais il y a une forme de création ensemble qu’il apprécie beaucoup, à savoir d’accepter des propositions sur le moment. Et on fait aussi la fête ensemble, c’est des courroies de transmission très importantes.

-Qu’est-ce qui vous a attirée dans La Vénus électrique ?

Premièrement, la nécessité de Pierre à raconter des histoires quelles qu’elles soient. C’est quelqu’un qui travaille énormément, qui est complètement obsessionnel, complètement amoureux des actrices et des acteurs, le jeu le passionne, donc, c’est de la dentelle. C’est presque un peu trop des fois, c’est très difficile, mais j’aime bien, même si ça peut te faire perdre tes moyens. J’aime bien cet endroit de surtravail, de sur-direction. J’avais très envie de travailler avec lui depuis longtemps parce que là, pour le coup, c’est quelqu’un d’identifiable. Même si c’est son premier film d’époque, et qu’on ne sait pas à quoi s’attendre, son premier film où il y a du drame et de la comédie romantique, plein de choses. Et mon personnage, Irène, c’est un pygmalion, alors que souvent, les pygmalions sont des personnages masculins. Là, un pygmalion féminin, morte, voix off, qui flotte à côté du récit du présent du film, j’avais trop envie de faire ça. Donner vie à une morte, ça m’a beaucoup plu.

Sauvons les meubles et La Vénus électrique sont des films qui, de façon différente, dialoguent avec la mort. Vous y voyez une coïncidence ou vous pensez qu’il y a des moments où on aimante certains types de sujets ?

-Pierre Salvadori voulait tourner avec moi depuis longtemps, il n’avait pas vu L’attachement, qui est sur le deuil, quand il m’a proposé le rôle. Et personne n’a vu le film de Catherine Cosme pour l’instant. Donc, je pense que vous avez raison, que ça aimante. Ce qui est drôle, c’est que quand ma mère est morte, j’ai été beaucoup dans le déni. Il y a les phases du deuil, et dans le film, c’est très clair: Lucile, comme Catherine Cosme passe directement du choc à la colère, alors que d’habitude, on fait choc, déni, tristesse, colère. Moi, j’ai fait choc, déni et neuf ans après, j’ai fait une dépression vachement liée au fait que j’ai perdu d’un coup trois personnes très proches du cancer dont ma mère, et que j’ai mis un peu les miettes sous le tapis et j’ai dansé par-dessus. Les phases du deuil sont vraiment multiples, et comme par hasard, c’est à ce moment-là qu’on me propose plusieurs films où il y a des deuils constamment, jusqu’à moi-même jouer une morte. Et où il y a clairement le film de Catherine, où c’est du copier-coller, et L’attachement, qui est totalement autre chose, mais qui parle du deuil sous différentes formes. Je préfère me dire qu’il n’y a pas de hasard, et que les morts sont là, à nous écouter, plutôt qu’un autre truc plus cartésien parce que je trouve ça moins fun.

-A propos de L’attachement, qu’a représenté le César à vos yeux ?

-En le recevant, je me suis rendu compte que j’en avais besoin. Ca m’a donné un apaisement que je ne supposais pas. Bien que j’adore faire beaucoup de choses tout le temps, il y avait jusque là une forme d’hystérie du faire qui s’est un peu transformée en énergie du faire, énergie apaisée de faire et de créer plein de choses, et de si possible participer à plein de choses créatives. Mais il y a moins cette crispation, en raison d’une forme de reconnaissance. Je ne vais pas me plaindre, j’avais la chance quand même de l’avoir déjà, mais je ne pensais pas que cette espèce de validation de l’Académie, et le fait de l’avoir sur le tard, crée une forme de flash rétroactivement. Je n’ai jamais autant entendu le mot « mérité » et c’était très touchant, les gens étaient vraiment joyeux, contents – je vous le répète, ce n’est pas moi qui le dis – en raison de ma position d’outsider.

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