Rachel Lang : « on est à un endroit où on a envie de modèles différents »

Rachel Lang.

Troisième long métrage de Rachel Lang, révélée en 2016 par Baden Baden avant de signer Mon légionnnaire cinq ans plus tard, Mata voit la réalisatrice française basée à Bruxelles s’essayer avec bonheur au film d’espionnage. Elle y emboîte le pas à Mata – Eye Haïdara, tout en intensité – agente de la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure) blessée lors d’une opération clandestine au Niger, dont le compagnon d’armes, Antoine (Raphaël Personnaz), est porté disparu. Rapatriée à Paris, et affectée à la Sécurité Intérieure, l’espionne souhaite faire la lumière sur une affaire dont sa hiérarchie semble vouloir l’éloigner, lui confiant la formation d’une nouvelle recrue, Héloïse (Joséphine Japy)… Le point de départ d’un thriller qui, s’il n’est pas dénué scènes d’action spectaculaires – des poursuites dans le désert et sur une route alpestre notamment -, privilégie l’introspection saupoudrée de paranoïa. Rencontre avec une cinéaste au parcours peu banal, puisqu’elle combine sa profession de réalisatrice avec celle de capitaine de réserve de l’armée de Terre française…

-D’où vient Mata ?

-J’avais envie de faire un film d’espionnage depuis toujours. J’ai l’impression que c’est le film que j’ai voulu faire depuis que je suis enfant. Ca vient de mon goût pour les histoires non élucidées, et de mon expérience dans l’armée de Terre en France, où j’ai un passé, et où j’ai côtoyé beaucoup de gens à droite à gauche dont certains venaient du monde du renseignement. C’est quand même un monde très large, regroupant plus de 20.000 personnes, il n’y a pas que la DGSE. Et c’est un milieu qui m’a intéressée, parce que les gens y sont en prise avec des informations pas forcément intéressantes, mais qui, mises bout à bout avec d’autres, vont faire un renseignement. D’où le cloisonnement, le fait que les gens sont très seuls, très secrets…

-Y avait-il aussi à l’origine le désir de vous frotter à un genre cinématographique et à ses codes ?

-J’en avais envie, parce que le film de genre a une structure forte, la dramaturgie y prend une place qui repose sur des piliers très solides et ça permet de faire émerger d’autres lignes en toile de fond. Ca me permettait, par un thriller d’espionnage, de faire le portrait en creux d’une femme, de la solitude, de l’engagement, du point de rupture dans l’engagement, et de ce que ça veut dire, les intérêts supérieurs d’un pays, par rapport au facteur humain.

-Quand on est face à un genre avec ses codes, ses piliers, comment fait-on pour se les réapproprier ?

-Je voulais aussi parler d’un métier de manière très prosaïque et concrète. Je ne voulais pas d’un fantasme comme James Bond sur une super-héroïne qui serait dans une dimension supérieure, mais raconter le métier et des choses. Et que ce soit assez concret dans l’enchaînement des événements : qu’on soit dans son point de vue tout le temps, qu’on suive dans ses yeux la progression de l’histoire, et qu’on ait aussi une vision parcellaire des informations et de l’avancée de l’enquête, qu’on se trouve vraiment à sa place.

-Vous citez James Bond, et Mata se déploie entre le Niger et les Alpes, où se déroule une scène de poursuite imposante. Etait-ce un clin d’oeil à 007, dont les aventures bénéficient toujours de décors incroyables ?

-Il y a quand même quelques cases à cocher dans le thriller d’espionnage. J’avais envie d’avoir quelque chose de romanesque et des curseurs un peu levés malgré le fait qu’on parle de quelque chose de plus ténu. Et du coup, d’avoir des contrastes forts dans les décors, que ça soit le Niger désertique ou les Alpes pleines de neige, la DGSI tout en haut dans le verre, et la DGSE tout en bas, de pousser un peu tout dans les extrêmes pour être dans le romanesque tout en jouant le naturalisme pour les relations humaines.

-Vous ouvrez le film sur cet avertissement : « Ne cherchez pas la vérité, vous ne la trouveriez pas ». Pourquoi ?

Mata est un film d’enquête qui ne donne pas la solution. C’est un faux film d’enquête, et il y a quelque chose de très perturbant pour le spectateur quand il n’est pas prévenu de passer son temps à chercher la solution à un problème pour arriver à la fin à ce qu’on ne la lui donne pas. C’est très frustrant. Ce carton, c’était un peu pour dégoupiller le film d’enquête, capter le délire de vérité et dire « vous n’allez être qu’un petit maillon d’une chaîne, vous n’aurez qu’une vision parcellaire comme Mata, et vous n’allez pas connaître la vérité. » En fait, il n’y a que deux ou trois personnes qui connaissent la vérité sur ces affaires.

-En même temps, le film est inscrit dans un contexte géopolitique très référencé. Comment avez-vous approché le scénario pour être à la fois dans une réalité décalée mais identifiable et dans la fiction de votre personnage ?

-Je me suis basée sur quatre ou cinq histoires réelles, des prises d’otages, des choses comme ça qui ont vraiment eu lieu et j’ai exploité le hors-champ de ces histoires. Sur base d’articles de journaux, de sources journalistiques, j’ai recoupé tout ce qu’on savait, et j’ai imaginé des personnages qui existeraient à côté. J’ai inventé des personnages de fiction pour trouver cette vérité parallèle à une histoire qui était ancrée dans une réalité du début des années 2000. Le film se veut crédible même s’il n’est pas réaliste. C’est un film de fiction, et rien n’est vrai. Mais dans la manière dont les choses se jouent par rapport au cloisonnement, au fait que toutes les informations soient cachées, j’ai écrit un scénario, puis je suis allée voir des interlocuteurs qui travaillent dans le renseignement ou des spécialistes du renseignement, et j’ai confronté par des discussions l’histoire que j’avais écrite à la potentialité d’une situation.

-Tant Mon légionnaire, votre précédent long métrage, que Mata parlent de fraternité d’armes. J’imagine que votre expérience personnelle de l’armée n’y est pas étrangère ?

-C’est assez rare d’avoir en commun la mort comme hypothèse de travail. Quand on est emmené à travailler avec des gens avec qui on peut mourir, ça crée très vite une cohésion très forte, qui n’est pas facilement explicable ni partageable. Dans Mon légionnaire, on montrait une famille soudée, et la famille nucléaire qui avait du mal à se raccorder quand les soldats revenaient. Là, Mata a perdu sa famille, et c’est pour ça qu’elle a rejoint cette famille encore plus forte qui, en plus de la mort comme hypothèse de travail, a le secret total. C’est-à-dire que contrairement aux soldats de l’armée régulière, si eux meurent, personne n’en parlera et il n’y aura pas d’hommage officiel. Du coup, ça crée une famille très à part, et une fraternité très forte.

-Même si elles sont d’un ordre différent, il s’agit, dans les deux films, d’individus réunis par une mission, quelque chose que l’on retrouve dans le cinéma de Howard Hawks ou de Kathryn Bigelow par exemple. C’est une dimension qui vous intéresse ?

-Oui, je trouve ça assez puissant d’avoir un objectif commun qui est plus grand que soi, qui est collectif et qui est pour le bien commun aussi. Et c’est le cas de ces gens qui s’engagent pour la sécurité de leurs concitoyens. Vous citez Kathryn Bigelow, et Zero Dark Thirty et le personnage de Maya ont été une référence dans l’écriture, d’avoir un personnage féminin seul. Il y a eu aussi Sicario, de Denis Villeneuve, avec un personnage seul qui cherche la vérité, au sein d’un petit groupe mais contre beaucoup de gens. Et puis Conversation secrète, Les Trois jours du condor, Le Bureau des légendes, Les Patriotes…

Conversation secrète, de Coppola, reste l’exemple type du film de parano, où on voit comment la paranoïa peut altérer le jugement. C’est quelque chose que vous aviez envie de recréer ?

-Oui, tout à fait. Il a fallu faire des choix, mais à un moment, dans le scénario, j’ai été dans une branche paranoïaque qui allait beaucoup plus loin, et que je n’ai finalement pas exploitée. La parano, je l’ai saupoudrée, mais elle n’est pas le fil rouge, même si elle est là, parce que c’est un ingrédient qui appartient à tous les gens qui travaillent dans ces services, qui deviennent forcément parano. Pour s’en pénétrer, les comédiens ont fait une immersion de trois jours et trois nuits avec les services secrets. Ils ont eu les exercices de recrutement des futurs espions, et ont vu plein de choses qu’on n’a pas le droit de révéler. Ils ont vécu sans identité, avec des téléphones qui n’étaient pas les leurs, d’autres cartes SIM, de l’argent liquide, des tickets de métro en papier, et pendant trois jours, ils étaient en mission partout, ils devaient observer, chercher des informations, accéder à des endroits et se méfier des gens – il y avait des personnes dans le jeu, mais d’autres qui étaient de vrais gens dans la vie. Du coup, ça les a mis dans un état de parano assez puissant dont ils ont mis du temps à se défaire.

-Où réside le plus grand défi quand on tourne un film comme Mata : réussir une scène d’action comme celle du désert au début, ou insinuer un climat trouble sur la longueur ?

-Au scénario, c’est d’insinuer ce climat trouble. Et à la mise en scène, les scènes d’action demandent des moyens et, du coup, réduisent le temps du reste. Je préfère les moments ténus de mise en scène plutôt que les gros trucs où on est dans une voiture qui bouge, où on vômit et où il y a beaucoup d’effets spéciaux. En tant que réalisateur, on est à une place très technique, qui est beaucoup moins jouissive que d’être juste avec des comédiens à travailler le jeu. Le vide, et les espaces entre les événements, c’est ça qui m’intéresse. Ces espaces de vide sur lesquels on n’a pas de prise, pendant lesquels le personnage cherche à trouver un chemin et, avec trois fois rien, à essayer de rechercher son âme soeur, son camarade qui est resté là-bas.

-Pourquoi un film d’espionnage au féminin ?

-Moi, quand j’étais petite, j’ai lu Le Club des cinq ou Fantômette, qui étaient des livres où des protagonistes filles étaient aux manettes. Du coup, je ne trouvais pas tellement exotique de faire un film d’espionnage au féminin. Il y a eu des figures, quand même, même si elles étaient plus des faire-valoir que des espionnes en tant que telles. Comme Mata Hari, auquel le pseudo de Mata fait référence. J’avais envie d’avoir un personnage féminin fort qui soit Mata.

-Des espionnes, il y en a eu beaucoup au cinéma en effet, mais comme vous le dites, elles étaient surtout des faire-valoir. Elles ont la profession en commun avec Mata, mais elles n’occupent pas du tout la même position : Mata Hari et beaucoup d’autres existent dans le regard des hommes, alors qu’ici, c’est Mata qui impose son point de vue…

-On a fait une avant-première au MK2, où il y avait une spécialiste du renseignement qui a dit : « là, la princesse abandonnée, c’est un mec. La personne qu’il faut aller libérer, c’est un mec, alors que d’habitude, c’est une fille. » C’est inversé. Je pense qu’on est à un endroit où on a envie d’avoir des modèles différents et de raconter des histoires un peu différemment. Moi, là où je suis, j’ai envie de raconter ça avec des femmes aux manettes, parce que c’est là où je suis le mieux placée pour en parler.

-Le choix de Eye Haïdara, une évidence ?

-Oui, j’ai écrit pour elle. Je l’avais vue en 2017 dans Le sens de la fête, le film de Tolédano et Nakache, et j’avais trouvé qu’elle avait un charisme et une autorité naturelle à laquelle je croyais totalement pour incarner, en tout cas, un officier de l’armée de Terre.

-Vous êtes officier de réserve. Dans quelle mesure cette expérience militaire a-t-elle contribué à façonner votre regard de cinéaste ?

-Dans ce cas précis, le secret est un réservoir à imagination qui est dingue. J’ai voulu faire du cinéma parce que j’avais envie d’écrire des histoires – enfant, je voulais écrire des livres, mais parce que j’ignorais que le cinéma existait. Et c’est vrai qu’écrire des histoires à partir de choses dont on n’a pas la vérité, c’est vachement excitant. C’est un milieu complexe, que ce soit le renseignement ou l’armée, il y a tout un noeud géopolitique dont on n’aura jamais toutes les clés qui fait qu’on peut écrire mille histoires autour d’une même histoire dont on n’a pas la réponse.

Mata

Film d’espionnage de Rachel Lang. Avec Eye Haïdara, Joséphine Japy, Raphaël Personnaz, Chloé Jouannet, Aleksandr Kusnetzov…

cote: 3/5

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