The Beloved s’ouvre sur une scène de repas étouffante dans un restaurant madrilène où Esteban Martinez (Javier Bardem), un cinéaste doublement oscarisé de retour de Hollywood, a convié sa fille Emilia (Victoria Luengo), une comédienne dont la carrière tarde à décoller. Entre eux deux, il y a une absence de treize ans, des non-dits et des incompréhensions en pagaille. Mais s’il est rentré au pays, c’est pour proposer à la jeune femme le premier rôle de Desierto, son prochain film, « une histoire de trahison, d’abandon, d’amour, de gens incapables de se regarder dans les yeux. » Et, espère-t-il, renouer, au détour de cette opportunité professionnelle, le fil d’une histoire familiale qu’il avait brutalement interrompue pour partir aux Etats-Unis. D’abord réticente, Emilia finit par accepter la proposition, et embarque pour le Sahara occidental où la production a posé ses bagages. Le tournage au coeur d’un désert écrasé de soleil s’annonce toutefois délicat puisque, non contente de devoir surmonter un complexe de légitimité, il va lui falloir renouer avec ce père qu’elle ne connaît pas, au risque de raviver d’anciennes blessures…
Rodrigo Sorogoyen s’est imposé, de El Reino à As Bestas, en maître du thriller. S’il délaisse aujourd’hui ce genre pour celui du drame familial, la tension demeure, qui sourd de chaque plan de The Beloved. Et en particulier des deux scènes de repas qui rythment le film, à celle d’ouverture répondant un moment paroxystique du tournage de Desierto, quand un banquet voit exploser la personnalité toxique du réalisateur. L’on serait tenté d’en ajouter une troisième, plus modeste, à l’abri d’une tente, coda d’un film suffocant où Sorogoyen aura exposé cette relation père-fille dans toute sa complexité, s’appuyant sur une mise en scène virtuose pour agréger réminiscences du passé et incertitudes présentes – on pense forcément au Sentimental Value de Joachim Trier. A quoi le cinéaste espagnol ajoute un maître essai sur le cinéma, cristallisé dans la vision saisissante d’un tournage à l’ère post #MeToo. Pour signer une oeuvre aussi formellement éblouissante que profondément émouvante, à laquelle Javier Bardem et Victoria Luengo confèrent une intensité exceptionnelle. Un grand film.
The Beloved (L’être aimé)
Drame de Rodrigo Sorogoyen. Avec Javier Bardem, Victoria Luengo, Marina Foïs, Raul Avélaro.