Premier long métrage d’Anthony Dechaux, cinéaste issu des rangs de la Femis après avoir tâté du monde de l’entreprise, La guerre des prix déflore un univers méconnu, celui de la grande distribution. Le décor d’un thriller social prenant, où une jeune femme ambitieuse, campée par l’impeccable Ana Girardot, va voir ses convictions – elle défend les filières bio et locales – mises à l’épreuve d’une réalité brutale. Rencontre avec le réalisateur.
-Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous plonger dans un secteur aussi opaque que celui de la grande distribution ?
-Plusieurs choses. C’est un monde très peu représenté au cinéma et sur lequel on a peu d’informations. Quelques documentaires et des reportages ont été tournés, on sait que c’est un monde particulier, mais ça reste assez invisible ou impalpable. Et donc, j’ai eu envie de m’emparer de ce sujet au cinéma et d’en faire une fiction, parce que je crois que la fiction permet d’aller plus loin que le documentaire : elle permet d’incarner des sujets dans des personnages, d’aller toucher les gens un petit peu plus que si on est dans une logique documentaire, donc ça a plus d’impact et de retentissement. Il y avait déjà toutes ces raisons, auxquelles est venue s’ajouter une expérience bien particulière. Je suis comédien en plus d’être réalisateur, et il y a quelques années, j’ai participé au séminaire annuel des acheteurs d’une enseigne de grande distribution en France pour faire une intervention théâtrale à la fin des travaux. J’étais avec une collègue comédienne, je ne savais pas trop où je mettais les pieds, on s’est installés dans la salle et on a observé. Un des dirigeants de cette enseigne a pris la parole, et a introduit le séminaire en disant : « si on est réunis aujourd’hui, déjà, c’est pour savoir qui, dans cette salle, sont des requins et qui sont des requins tueurs. Nous, on ne veut pas de requins, on ne veut que des requins tueurs. » On a reçu ça, on s’est regardés, et on s’est dit « oh ! »… Le séminaire a duré plusieurs heures, avec de nombreuses interventions, et il y avait vraiment un discours, un conditionnement très dur, violent, brutal, c’était très dérangeant. En sortant de là, j’ai fait des recherches sur internet parce que j’avais découvert un monde qui m’avait bousculé. J’ai regardé des documentaires, des reportages, j’ai lu des articles et, de fil en aiguille, je me suis dit qu’il fallait s’emparer de ce sujet et en faire du cinéma. Et j’ai commencé à mener une vraie enquête, à rencontrer des gens et à recueillir les témoignages de chacun des intervenants pour écrire le film.
–« Ce qui se passe dans le box reste dans le box », peut-on entendre dans le film. Comment avez-vous procédé pour pénétrer dans cet univers très secret ?
-Au début, c’était des pas de fourmis. J’ai été sur LinkedIn où j’ai tapé les mots « acheteur – grande distribution ». Des dizaines de noms sortaient, je faisais des recherches et j’envoyais des messages pour interroger des gens. Beaucoup ne répondaient pas, d’autres me disaient ne pas vouloir en parler. Je me suis heurté à cette fameuse omerta. J’ai alors parlé à des journalistes qui m’ont donné des noms de gens ayant travaillé dans ce milieu et l’ayant quitté qui seraient prêts à en parler. C’est comme ça que j’ai rencontré un ancien acheteur d’une grande enseigne qui se présente comme un « repenti » et qui m’a tout raconté : ce en quoi consistait son métier, comment ils étaient formés, quelles étaient leurs méthodes, c’était à la fois fascinant et un peu effrayant. Il m’a renseigné d’autres personnes, j’ai continué mon petit travail de fourmi avec mes propres sources, j’ai réussi à parler avec des acheteurs en poste qui m’ont raconté des choses poignantes sous couvert d’anonymat, des industriels, des fournisseurs, des agriculteurs, j’ai recueilli les témoignages de chacun de ces maillons pendant six mois environ. Et à partir de là, je me suis demandé comment faire vivre cette matière, comment la scénariser et la dramatiser.
-Vous avez utilisé les termes « omerta » et « repenti ». Vous parleriez d’une mafia que…
-Ce serait pareil. Il y a un côté mafieux, c’est vrai. Et encore, ce n’est qu’un angle de vue. J’ai découvert d’autres choses sur ce monde-là : comment on ouvre un magasin, comment ça se négocie, en France, auprès des pouvoirs publics, pour avoir des autorisations d’ouverture de magasins…, on m’a raconté des trucs, on pourrait en faire une série. Ce qui se passe dans un box de négociations en France, c’est un endroit qui est comme une zone de non-droit : on n’a pas le droit d’aller dans ces petits bureaux, on ne sait pas ce qui s’y dit, mais il s’y passe des choses qui pourraient tomber sous le coup de la loi, des menaces, des insultes. On m’a raconté des anecdotes assez folles, des choses que j’avais mises dans le scénario mais que j’ai enlevées, de crainte que ça paraisse trop caricatural, et que les gens n’y croient pas.
-Vous êtes donc resté en-deça de la réalité ?
-Il y a des choses qu’on m’a racontées que je n’ai pas reprises. Comme une histoire d’ordinateur qui passe par la fenêtre et l’acheteur qui dit ensuite à son fournisseur : « la prochaine fois, si vous n’avez pas une meilleure proposition, c’est vous qui passez par la fenêtre ». Des gens se font virer, insulter, on les fait attendre des heures, on les contacte en pleine nuit pour les refaire revenir en négociations, des trucs complètement fous. Le repenti à qui j’ai parlé m’a demandé : « c’est quoi, pour vous, un acheteur de grande distribution? » Je lui réponds que c’est quelqu’un qui négocie les prix, les produits qui vont être mis en place dans les rayons… Et il me dit : « non, ce n’est pas ça. Un acheteur, c’est quelqu’un qui est formé pour extorquer de la marge de façon psychologique », une phrase forte quand même. Et il y a des méthodes pour ça, comme la théorie du râteau, qui correspond un peu à ce qu’on voit dans le film.
-Dans quelle mesure ce milieu de la grande distribution vous est-il apparu comme la métaphore du monde dans lequel nous vivons ?
-C’est une vraie bonne question, parce que je me suis dit, en faisant le film, que, bien sûr, ça parlait de ce monde-là, mais que quand Olivier Gourmet dit « A la fin, c’est toujours une question d’argent », c’est vrai dans ce monde-là, mais aussi dans beaucoup de secteurs et dans beaucoup d’endroits. Le secteur de la grande distribution est un peu le symbole de ce qu’est capable de mettre en place notre système économique : c’est des rapports de force qui souvent ne sont pas égalitaires, où celui qui a le plus de pouvoir est celui qui écrase; c’est des chaînes économiques où celui qui est au bout de la chaîne est fragile et paie les pots cassés. C’est vrai pour les agriculteurs, mais ça peut être vrai aussi dans n’importe quelle industrie. La logique finale de l’argent qui dirige se retrouve dans beaucoup d’endroits.
-L’arrière-plan du film, c’est le monde agricole en crise. Comment avez-vous documenté cette réalité ?
-Je me suis beaucoup documenté sur le monde agricole, parce que je n’en suis pas originaire, je suis plutôt un citadin et c’est un monde que je ne connaissais pas bien. Ne venant pas de ce monde, je me suis fixé comme exigence qu’il ne fallait pas que je sois caricatural, ni qu’on puisse me taxer de Parisien venant faire un film sur la campagne à laquelle il ne connaît rien. J’ai décidé d’aller creuser le sujet, et de rencontrer des gens. Notamment pour construire le personnage du frère qui met en place un réseau, pour lequel je me suis inspiré d’un réseau existant en France, dont les membres m’ont donné beaucoup d’informations sur la façon dont ils fonctionnaient. Il y a plein de types d’agriculteurs, plein de types d’éleveurs laitiers et beaucoup de possibilités. Je présente un cas particulier d’éleveurs laitiers qui font du bio et transforment eux-mêmes leur lait en yaourt, ce que tout le monde ne fait pas. J’ai essayé de documenter ce volet un maximum pour que ce soit réaliste. Après, il y a toutes les relations entre l’éleveur, le collecteur et le transporteur, parce que l’agriculteur n’a pas accès aux négociations avec la grande distribution, il vend d’abord son lait à un industriel. Mais je voulais toucher à la problématique du bio : on a beaucoup poussé les agriculteurs à faire du bio à l’époque, puis on s’est rendu compte que la demande n’était pas suffisante. Des éleveurs à qui on a promis monts et merveilles ont fortement investi pour faire du bio et se retrouvent dans une situation terrible : on leur dit que la demande est insuffisante, qu’il y a trop de lait bio, et qu’on va le leur payer au prix du lait normal. Sauf qu’ils se sont endettés pour faire du bio, et qu’ils se retrouvent pris en ciseaux.
-Avez-vous tourné La guerre des prix avec le désir d’éveiller les consciences ?
-Complètement, mais je reste aussi à ma place : je suis avant tout un réalisateur qui a fait un film, donc je ne me sens pas non plus investi d’une mission. C’est un film engagé, avec une volonté d’éveiller les consciences ou en tout cas de questionner les choses et de forcer les gens à se questionner et à prendre conscience de ce que ça veut dire pour nos agriculteurs et pour toute cette chaîne de valeurs quand on met des prix bas. Mais j’essaie de ne pas donner de leçons de morale et de rester à ma place. Le but du film est de montrer aux gens comment ça se passe, de les informer, d’essayer d’éveiller les consciences à ces problèmes. Mais dans le contexte actuel, cela n’a rien d’évident, parce que ce qui préoccupe les gens aujourd’hui, c’est de pouvoir continuer à vivre avec leur peu de moyens.
-Vous avez opté pour la forme d’un thriller social pour rendre ce message plus accessible ?
-Le thriller social est un genre que j’apprécie, cela correspond à mes goûts en tant que cinéaste et en tant que spectateur. Je me suis aussi rapidement rendu compte que le sujet était dur, complexe, technique, un peu ardu, et que pour le rendre accessible et même digestible, il fallait imprimer une forme de rythme avec de la tension, du suspense, pour que les gens rentrent dans le film et se laissent embarquer par une mécanique dramaturgique. J’étais vraiment obsédé, quand j’écrivais, par l’efficacité du récit, pour faire en sorte qu’on ne subisse pas trop la complexité ou la technicité du sujet.
-La guide du spectateur dans ce monde, c’est Audrey, jouée par Ana Girardot. Comment ce personnage s’est-il imposé ?
-J’ai eu envie d’avoir un personnage qui soit à cheval entre les deux mondes: le monde agricole et celui de la grande distribution. Il fallait que ce soit un personnage qui vienne du monde agricole et s’en émancipe pour aller vers l’autre monde, et soit tiraillé entre les deux. Je voulais aussi que ce soit une femme, parce que je trouvais plus intéressant que ce soit une femme dans un monde d’hommes. Quant au choix d’Ana Girardot, elle a cette double facette qui va très bien avec le personnage, d’être une actrice et une femme à la fois très sensible, très humaine – ce qu’on avait beaucoup vu dans ses rôles précédents – mais avec aussi une grande détermination et une grande force en elle. Il fallait quelqu’un qui ait ces deux facettes, et Ana a ça.