« Fuck the Queen ». C’est sur cette adresse décochée à la reine Elisabeth II par un jour de 2019 que s’ouvre I Swear. Son auteur en rupture de protocole ? John Davidson, un homme atteint du syndrome de Gilles de la Tourette, dont le film de Kirk Jones, cinéaste britannique révélé en 1998 par Waking Ned Devine avant de réaliser Nanny McPhee notamment, retrace le parcours. Davidson (Scott Ellis Watson), on le découvre à l’adolescence, dans la bourgade écossaise de Galashiels, au coeur des années 80, lorsqu’apparaissent les premiers symptômes d’une maladie neurologique alors mal connue, ses tics moteurs et vocaux incontrôlables ayant le don de choquer mais aussi de l’isoler tout en plongeant son entourage dans le plus profond désarroi. On le retrouve treize ans plus tard quand, par un heureux concours de circonstances, Dottie (Maxine Peak), la mère d’un ancien copain d’école, décide de le prendre sous son aile. Le début d’un combat difficile qui verra John (Robert Aramayo) s’atteler à être reconnu tel qu’il est, avant de devenir ambassadeur pour la communauté de la Tourette. Un parcours que Kirk Jones retrace avec ce mélange de réalisme social et de légèreté dont le cinéma britannique s’est fait la spécialité, de The Full Monty aux Virtuoses, signant un film inspirant dont il nous parlait récemment à l’occasion du Love International Film Festival de Mons.
-Qu’est-ce qui vous a attiré dans l’histoire de John Davidson ?
-J’avais vu, en 1989, un documentaire qui lui était consacré, John’s not Mad, et cela m’avait bouleversé. Il avait alors 15 ans, menait une vie normale puis, tout à coup, il tenait des propos qui contrariaient les gens, les mettaient en colère et le plongeaient dans des problèmes sur lesquels il n’avait aucune prise. Quelques années plus tard, alors qu’il était dans la vingtaine, j’ai vu un autre documentaire tout aussi bouleversant, où il expliquait que ses tentatives pour avoir une petite amie étaient vouées à l’échec, parce que dès qu’il approchait une fille, il lui crachait à la figure. Et puis enfin, il y a eu un troisième documentaire où, parvenu à la trentaine, il tentait d’éduquer les gens atteints de cette condition, de les soutenir et de les encourager. Ces trois documentaires constituaient à mes yeux un magnifique voyage. Quand j’ai finalement rencontré John en 2023 ou 2024, je me suis trouvé face à un homme de 50 ans qui avait entre-temps reçu un MBE de la reine, et son parcours m’a semblé incroyable. Il m’a expliqué la difficulté qu’il avait eu à gérer cette condition au quotidien, et l’importance qu’avaient eu pour lui des personnes comme Dottie, mais aussi un médecin qui lui a expliqué qu’il n’y avait pas de remède à sa pathologie, mais qu’il devait l’endosser, éduquer les gens et veiller à ce que ce soit plus simple pour la génération suivante. Ca l’a guidé, et moi, j’ai trouvé son histoire très forte.
-Comment l’idée d’un film s’est-elle dessinée ?
-J’ai toujours été attiré par des histoires recelant en même temps de l’humour et de l’émotion. Les gens me disent que cette histoire évoque des montagnes russes, avec un côté amusant mais triste, tragique mais drôle. Et moi, j’aime mélanger ces ingrédients. La première fois que j’ai parlé à John, je lui ai demandé s’il était choqué que je trouve un côté drôle à son histoire, et il m’a assuré du contraire : « ma vie a été la plus hystérique et la plus tragique que l’on puisse imaginer, les bons et les mauvais moments cohabitent au quotidien », m’a-t-il dit. J’y ai vu une opportunité, bien que trois documentaires lui aient déjà été consacrés. Un documentaire ne fait jamais que documenter les quelques semaines que l’équipe a passées en sa compagnie, tandis qu’un film allait permettre de restituer l’ensemble de son parcours. Ca me semblait d’autant plus important qu’il y a encore un travail d’éducation et de conscientisation à effectuer par rapport au syndrome de Tourette, parce que c’est comme si ce qui a déjà été accompli se dissipait avec le temps. Ce n’est pas la condition la plus aimable qui soit : quand quelqu’un vous balance « fuck off » ou « fat cunt« , c’est agressif, et cela ne suscite pas vraiment la sympathie…
-Il y a un côté résolument politiquement incorrect dans la parole de John…
-Pour moi, cette histoire était en même temps la plus « woke » et la plus « anti-woke » qui soit. C’est quelqu’un qui dit les choses les plus inappropriées que l’on puisse imaginer, mais elles jaillissent de manière incontrôlable, ce qui suggère qu’elles doivent être considérées avec indulgence, bienveillance, et gentillesse. C’est une situation unique : il apparaît homophobe, raciste, sexiste dans ses propos. Mais c’est irrépressible, il va toujours trouver le mot ou la phrase la plus choquante ou la plus traumatisante à dire. Le premier réflexe est de le frapper, d’appeler la police ou de le dénoncer, mais ce qu’il convient de faire, c’est de montrer de l’empathie et comprendre que ces mots n’ont en fait pas de sens. Il n’y aurait aucune différence s’il criait, par exemple, « saucisses ». J’y ai vu un dilemme intéressant à soumettre aux spectateurs.
-Comment avez-vous procédé pour préserver la spontanéité requise dans l’expression ?
-J’avais le luxe d’avoir ces trois documentaires à disposition, qui m’ont permis de voir comment John réagissait, je pouvais ressentir la spontanéité. J’ai essayé de la restituer à l’écriture, même si cela restait assez unidimensionnel à ce stade. Quand Robert Aramayo est arrivé sur le projet, la première question qu’il m’ait posée a été : « est-ce que tu attends de moi que je reproduise précisément le scénario, avec les tics toujours situés exactement au même moment à chaque prise ? » Sa question m’a semblé pertinente, parce que le syndrome de Tourette est chaotique et impossible à scénariser. Au tournage, nous avons donc décidé de nous couvrir en filmant une première version fidèle au scénario, tout en laissant Robert apporter des modifications lors de la deuxième prise. Je pense d’ailleurs qu’il ne savait pas toujours quand ça allait jaillir, ni ce qu’il allait dire. Pour ce qui est des tics, j’avais beaucoup écouté John et j’en ai ajouté quelques-uns de mon cru, parce qu’ils contribuaient à la narration, à l’humour ou aux émotions. Mais la plupart sont restés inchangés : par exemple, quand il est face à la reine, et qu’il dit « Fuck the Queen », c’est ce qui s’est réellement produit. Idem quand il trouve Tommy mort et qu’il prévient la police à l’arrivée de laquelle il déclare « je l’ai tué », je ne l’ai pas inventé. Robert Aramayo a par ailleurs passé beaucoup de temps avec des personnes ayant le syndrome de Gilles de la Tourette, parce qu’il voulait comprendre la pathologie, et non se contenter d’imiter John. Ils parlaient lors de longs appels vidéo, et il copiait leurs tics, qui sont souvent tellement étonnants qu’on ne pourrait pas les imaginer. Il leur a demandé s’il pouvait les utiliser, et la plupart n’ont pas formulé d’objection. Certaines scènes ont dès lors été improvisées, et le sentiment de véracité s’est trouvé accru parce que personne ne pouvait anticiper quand les tics allaient survenir. Ce qui a aussi suscité de meilleures réactions de la part des autres protagonistes de ces scènes. La spontanéité a ainsi été préservée.
-Comment s’est déroulé le casting ?
-Avant de penser à Robert Aramayo, j’ai envisagé la possibilité de recourir à quelqu’un atteint du syndrome de Gilles de la Tourette pour interpréter John, et à John lui-même pour la dernière partie du film. Il n’était pas opposé à l’idée, et je suis donc allé trois jours chez lui, en Ecosse, pour qu’il passe des tests caméra, ce qui s’est avéré très difficile pour différentes raisons. L’anxiété joue un grand rôle dans le syndrome de Tourette, et son anxiété grimpait en flèche à cause de la présence de la caméra, d’un micro, et parce que je lui demandais de faire certaines choses, comme mémoriser le scénario. Il ne pouvait pas s’en souvenir, et devenait fort anxieux. Et puis, très souvent, les personnes présentant cette pathologie font précisément ce qu’on leur demande de ne pas faire. Tout ces éléments l’épuisaient. Et enfin, surtout, ce qui m’a fait renoncer à cette idée, c’est qu’il fallait que je demande à John de reproduire ses tics, parce qu’ils étaient indispensables à la narration du film. Cela revenait pour ainsi dire à demander à quelqu’un de faire semblant d’avoir son propre handicap, ce que je trouvais embarrassant. On a donc laissé tomber l’idée d’avoir quelqu’un atteint du syndrome de Gilles de la Tourette dans le rôle principal, mais nous avons par contre fait appel à trente personnes de la communauté pour le film.
-Comment le choix de Robert Aramayo, qui a été récompensé d’un Bafta pour le rôle, s’est-il imposé ?
–I Swear a été financé d’une manière inhabituelle, ce qui m’a permis de bénéficier d’une liberté créative totale. Ca m’a également permis de travailler correctement avec la directrice de casting, Lauren Evans, sans que des financiers interfèrent dans le choix des comédiens. Elle m’a parlé d’un jeune acteur incroyable, Robert Aramayo. Je l’ai vu dans Game of Thrones et dans The Rings of Power, mais c’est surtout Behind Her Eyes, où il jouait le premier rôle, qui m’a convaincu, il y avait quelque chose en lui qui me plaisait beaucoup. On a fait connaissance par zoom, puis je l’ai emmené à Galashiels pour qu’il rencontre John Davidson, qui est producteur exécutif du film, et dont je tenais à ce qu’il soit associé à toutes les décisions importantes : il a validé le scénario, et il a approuvé le choix de Robert, qu’il appréciait.
-Qu’aimeriez-vous que les spectateurs retirent de votre film ?
-Ce qui ressort des retours que j’ai sur le film, c’est que les spectateurs en sortent divertis, qu’ils ont ri et pleuré dans les mêmes proportions. Et tout en se divertissant, sans nécessairement en être conscients, ils ont appris beaucoup de choses, pas seulement sur Tourette, mais aussi sur d’autres pathologies neurologiques. En faisant ce film, j’espérais qu’il aiderait les gens à mieux comprendre le syndrome de Gilles de la Tourette, mais je reçois beaucoup de lettres de personnes atteintes d’autisme, de troubles obsessionnels compulsifs, de TDAH et autres qui me remercient d’avoir tourné un film qui reconnaisse les pathologies neurodivergentes, parce qu’elles ont le sentiment d’être incomprises, ces pathologies étant souvent difficiles à voir. Chez John, c’est le cas, parce qu’il frappe ou qu’il crie, mais d’autres pathologies ne se voient pas, comme l’autisme à haut niveau de fonctionnement, qui impose à ceux qui en sont atteints de lutter au quotidien, dans leurs rapports sociaux notamment. Une des premières chose que m’ait dites John, c’est « ne t’imagine pas que parce que tu es normal, tout le monde l’est aussi forcément ». C’est quelque chose que nous avons tendance à oublier. Si je veux aller prendre un café, je vais me servir et je suis enclin à penser que n’importe qui en ferait de même. Mais il y a des gens pour qui aller prendre un café est un vrai défi en raison de leur anxiété, de leur nervosité ou parce qu’ils pourraient dire quelque chose qui les fera passer pour grossiers. Il y a beaucoup de pathologies cachées, à l’égard desquelles nous ne sommes pas toujours très bienveillants.
I Swear
Biopic/Comédie dramatique de Kirk Jones. Avec Robert Aramayo, Peter Mullan, Shirley Henderson, Maxine Peak.