La Berlinale rattrapée par la politique

« Yellow Letters », d’Ilker Catak. © Ella Knorz_ifProductions_Alamode Film

Ouverte sur une polémique après que Wim Wenders, le président du jury, avait décrété en substance que le cinéma « devait rester en dehors de la politique », la Berlinale s’est refermée en mode beaucoup plus consensuel, les jurés corrigeant le tir en couronnant deux films éminemment… politiques. Ours d’or mérité de cette 76e édition, Yellow Letters, du cinéaste allemand d’origine turque Ilker Catak, « caste » Berlin dans le rôle d’Ankara et Hambourg dans celui d’Istanbul. Et retrace l’histoire d’Aziz et Derya, un couple d’artistes reconnus, magistralement interprétés par Tansu Biçer et Özgü Namal, empêchés de travailler en raison de leurs opinions – le récit s’inspire des purges opérées par le gouvernement Erdogan à partir de 2016 -, leur mariage se trouvant mis à l’épreuve de cette situation nouvelle. Des circonstances dont Catak (découvert il y a trois ans avec La Salle des profs) tire un drame d’essence bergmanienne aussi intense que profond, non sans alerter sur les décrives autocratiques. Un film à découvrir en salles dès le 29 avril. Grand Prix du jury, Salvation, d’Emin Alper, se déroule pour sa part dans un village de montagne de l’est de la Turquie où, profitant de la peur et de la crédulité des habitants, un leader va attiser le feu de la colère et de la haine à l’encontre d’une tribu rivale. Le coeur d’un drame puissant oscillant entre réel et surnaturel, avec les autocrates et génocidaires de tout poil en ligne de mire. Autant dire que ces deux films débordent largement de leur contexte turc pour tendre à l’universel.

Moins ouvertement politique, la suite du palmarès apparaît équilibrée, même si l’on regrettera les absences de Wolfram, de Warwick Thornton, et de The Loneliest Man in Town, de Tizza Covi et Rainer Frimmel, deux des propositions cinématographiques les plus abouties de cette édition. Drame intime explorant l’impact de la démence sénile sur une vieille femme et ses proches, le très beau Queen at Sea, de Lance Hammer, double son Prix du jury d’un prix du meilleur second rôle octroyé conjointement à Anne Calder-Marshall et Tom Courtenay. Le prix d’interprétation (unique à la Berlinale) va pour sa part à Sandra Hüller, l’actrice de The Zone of Interest et Anatomie d’une chute se montrant une fois encore impériale dans Rose, drame historique en noir et blanc du réalisateur autrichien Markus Schleinzer. Un noir et blanc du reste très prisé sur les écrans berlinois, puisque celui léché d’Everybody Digs Bill Evans, portrait classique du légendaire pianiste de jazz, vaut à Grant Gee le Prix de la mise en scène. Celui du scénario va à la cinéaste canadienne Geneviève Dulude-de Celles pour Nina Roza, où elle entremêle habilement plongée dans le milieu de l’art contemporain et questionnements intimes. Enfin, le jury a salué la contribution artistique exceptionnelle d’Anna Fitch et Banker White pour le documentaire YO (Love Is a Rebellious Bird), sans nul doute la proposition la plus singulière de cette compétition aux côtés du radical Meine Frau Weint, d’Angela Schanelec.

Le palmarès de la 76e Berlinale :

Ours d’or : Yellow Letters, d’Ilker Catak

Grand Prix du jury : Salvation, d’Emin Alper

Prix du jury : Queen at Sea, de Lance Hammer

Ours d’argent du meilleur second rôle : Anne Calder-Marshall et Tom Courtenay, dans Queen at Sea, de Lance Hammer

Ours d’argent de la meilleure interprétation : Sandra Hüller, dans Rose, de Markus Schleinzer

Ours d’argent de la meilleure réalisation : Grand Gee pour Everybody Digs Bill Evans

Ours d’argent du meilleur scénario : Geneviève Dulude-de Celles pour Nina Roza

Contribution artistique exceptionnelle : Anna Fitch et Banker White pour YO (Love Is a Rebellious Bird)

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