Autrice d’une demi-douzaine de longs métrages, la réalisatrice québécoise Anne Emond signait, l’an dernier, Amour Apocalypse, une comédie romantique loufoque passée par la Quinzaine des Cinéastes. Elle y met en scène Adam, un quadra déphasé et éco-angoissé tombant amoureux de la voix du service après vente de sa lampe de luminothérapie, et partant à sa rencontre sur fond d’apocalypse climatique. Manière de faire, l’air de rien, l’autopsie décalée d’un monde agonisant sous l’effet du trop – trop de capitalisme et de matérialisme, trop de performance, trop d’épuisement des ressources. Elle nous en parlait en octobre dernier à l’occasion du festival de Gand.
-Comment le ton de ce film, qui parle de dépression et de crise climatique mais sur un mode léger, s’est-il imposé ?
-Il s’est imposé assez rapidement. Bizarrement, tout a commencé alors que je vivais une vraie dépression, un état que j’expérimentais pour la première fois. C’était vers 2019, 2020, à l’époque de la pandémie, et un ami qui m’avait croisé au coin d’une rue à Montréal en février, par -30°, m’a offert la semaine suivante une lampe de luminothérapie parce qu’il a vu que je n’allais pas bien. Et ça n’allait vraiment pas : je n’arrivais pas à voir de la comédie dans le monde à ce moment-là, je ne voyais rien de drôle. A un moment, l’histoire m’est venue comme ça, avec la lampe, le partage. Je me suis dit que si on parlait de changement climatique, de consumérisme, de matérialisme et de dépression, on n’allait pas imposer en plus au spectateur un film complètement déprimant. Moi-même, je cherche tous les jours la lumière, et une façon d’essayer de vivre dans un monde que je trouve de plus en plus sombre. Donc, j’ai eu envie d’un geste généreux envers le spectateur, parce que pour moi, ça commence à faire partie des solutions, de se réunir dans les salles de cinéma entre êtres humains un peu dépassés par les événements. J’ai voulu faire un film généreux, romantique, drôle, parfois presque stupide dans son humour – je ne sais pas si stupide est le bon mot, nous, au Québec, on dit un peu niaiseux, un humour un peu enfantin. Et, vraiment, un acte de communication.
-Ce ton s’est-il traduit facilement à l’écriture ?
-Oui, le film ressemble beaucoup à la manière dont j’interagis avec mes amis, mes amours, mes proches. C’est peut-être un ton québécois, avec un humour un peu dry, sec. Ca s’est imposé assez rapidement. L’humour, dans le film, vient toujours du regard d’Adam, et comment il ne comprend pas le monde dans lequel il vit : il ne comprend pas les interactions avec sa jeune employée ni avec son père, c’est un gars qui est dépassé. Il se trouve que souvent, le matin, je me réveille et il se passe un truc – l’intelligence artificielle, un nouveau trend sur les réseaux sociaux – dont je me demande ce que c’est. Je pensais qu’en vieillissant, j’allais apprivoiser la vie et le monde, et c’est le contraire qui se produit : je comprends de moins en moins ce qui se passe.
-C’est propre aussi à l’accélération de l’évolution du monde depuis le début du 21e siècle. C’est très difficile, et sans doute un peu vain, d’essayer de courir après…
-Oui. Beaucoup d’études montrent que notre cerveau ne peut pas aller aussi vite que ces changements. L’intelligence artificielle donne tellement d’informations qu’on n’est même pas capables de les gérer. Et même au niveau des réseaux sociaux, on connaît la vie de tellement de gens que c’est plus que ce qu’on est en mesure d’absorber. Je me rends compte que ça m’affecte personnellement : je suis retournée sur Instagram le temps de la promotion du film, et je vois combien ça m’affecte tous les jours, parce que c’est addictif. J’ouvre Instagram sur mon téléphone, je vois ce qui se passe dans la vie de tout le monde, et je réalise que, positif ou négatif, c’est trop pour moi, trop d’humains. Avant, quand on vivait en petites tribus, on connaissait maximum 60 personnes dans toute notre vie. J’ai l’impression que c’est allé beaucoup trop vite. En tout cas pour moi, émotionnellement et même cognitivement, j’oublie le nom des gens, je confonds un peu tout, c’est une vie chaotique…
-Adam vient manifestement de vous à de nombreux égards. Pourquoi avoir choisi de faire du personnage central un homme plutôt qu’une femme ?
-Bizarrement, même si le film est à la fois une comédie, une comédie romantique et frôle le film catastrophe, qu’il est plein de choses à la fois, c’est aussi mon film le plus personnel. Très vite, je me suis dit que ça allait me donner une distance d’une part. Et puis, deux choses d’autre part : j’aime vraiment les gars, mes amis, mon entourage, même avec l’espèce de crise de la masculinité. Je ne sais pas où vous en êtes en Belgique et en Europe, mais au Canada, depuis qu’il y a eu le mouvement #MeToo, il y a eu des vagues assez impressionnantes de dénonciations, de prise de conscience, c’est parfois allé trop loin, même si je pense qu’on avait besoin de ce balancier. Autour de moi, j’ai beaucoup d’amis hommes de 40 à 55 ans que je vois en crise, et moins capables de gérer ces crises, d’aller chercher de l’aide ou de parler. Beaucoup de gars se sont un peu effondrés autour de moi, et je pense qu’on sent dans le film mon amour pour les hommes, il y a beaucoup de tendresse pour ce personnage qui n’est pas toujours adéquat. Et enfin, je trouvais intéressant qu’en 2025, une femme puisse écrire un personnage masculin à ma manière, complètement librement. On me dira peut-être qu’il est trop sensible, trop bon, qu’il manque des trucs de testostérone, mais j’ai envie de répondre : « les hommes ont inventé des personnages féminins pendant 120 ans au cinéma, ce n’était pas toujours ça, et ils ont influencé la culture ». Les films que j’ai vus adolescente, les conneries américaines, ont malheureusement influencé ma façon d’être comme femme, ma façon de me comporter avec les hommes, de séduire. Je me dis qu’on est rendus au moment où, peut-être, on peut créer des personnages masculins et influencer la société.
-Question anecdotique, peut-être, mais pourquoi en avoir fait le propriétaire d’un chenil ?
-J’aime bien les chiens, même si je suis allergique, le tournage n’a pas été facile à ce niveau. On sent qu’Adam n’a pas de grandes ambitions de carrière, qu’il n’a pas beaucoup d’argent non plus, mais ça va. Il se considère parmi les privilégiés, et dans les faits, il l’est. Adam trouve la communication plus facile et plus apaisante avec les chiens. Il y a un paradoxe, parce qu’il sait que l’homme a domestiqué les chiens, mais que les chiens ne devraient pas se trouver dans des cages. On s’est placés en haut de la pyramide, on a domestiqué, on a détruit, sans se rendre compte à quel point nous sommes dépendants de ce qui est vivant en dessous de nous. Ca fait partie d’une réflexion sur le fait qu’il est finalement impossible de bien se comporter dans la vie. Je sais que la terre va exploser, mais je prends l’avion pour aller présenter mon film. Ca fait partie du paradoxe, de la difficulté de vivre selon ses valeurs.
-A travers la relation entre Adam et son assistante, Romy, vous mettez en scène un conflit générationnel…
-J’ai 43 ans. Romy, dans le film, elle en a 24 ou 25, elle appartient vraiment à la Gen Z, une génération qu’on voit de plus en plus parce que c’est nos nouvelles artistes, nos nouveaux influenceurs… Et c’est une génération qui me confronte énormément, les femmes de cette génération en particulier, parce que je n’ai pas du tout été élevée comme ça. On m’a tellement élevée de manière à plaire, à ne pas dire tout ce que je pense, à performer, à suivre les règles. De voir cette génération qui est décomplexée à plein de niveaux, jusqu’à parfois nous énerver, il y a un mélange amour-haine pour moi, mais je trouve qu’ils ont complètement raison. On a beaucoup voyagé avec Elizabeth Mageren, qui joue Romy, et elle était capable de dire à Patrick Hivon et Gilles Renaud quand une blague de vieux cons machos – on en fait encore, ça fait partie de notre culture – n’était pas drôle, sans un sourire pour apaiser, en sachant qu’elle allait jeter un froid, mais en s’en foutant, parce que ça ne passe pas. Ca force l’admiration, quand même. Et pour quelqu’un comme Adam, c’est ce qu’il comprend le moins au monde, une jeune femme de 24 ans qui prend toute la place qu’elle veut, qui prend le corps de l’autre qu’elle veut, qui consomme un peu. Je trouvais intéressant de les mettre ensemble, mais ce n’est pas une dénonciation d’une génération, c’est plus une réflexion sur Adam, ou moi, par rapport à la jeune génération, à quel point ils nous confrontent d’une bonne manière.
-Vous avez écrit Amour Apocalypse alors que vous traversiez une dépression. Le film a-t-il eu des vertus thérapeutiques ?
-Clairement oui, à partir du moment où tu affrontes ces questions-là… Quand l’anxiété du changement climatique m’est tombée dessus, ça s’est transformé en quelque chose d’intime, qui me réveillait la nuit. Ca fait des dizaines d’années qu’on sait ce qui se passe, qu’on le voit. Rien que pour la scène avec la psychiatre, j’ai lu les rapports du GIEC, j’ai écouté des podcasts, des interviews sur ces sujets. Le fait de les affronter n’est pas du tout apaisant, mais au moins, ce n’est plus une espèce d’inconnu inquiétant, je sais à peu près ce qui se passe. Affronter ça m’a fait du bien, de même qu’ensuite être dans l’action et faire un film. Mais après, la vérité, c’est que là, c’est l’automne, et je sais très bien que je suis une personne mélancolique…
-Amour Apocalypse est une comédie romantique loufoque. Considérez-vous avoir fait également un film politique ?
-Oui. Tout le monde ne le voit pas comme ça, et c’est très bien si on a envie de n’y voir qu’une comédie romantique drôle. Mais je pense que le film est plus politique qu’il n’en a l’air : c’est clairement un film qui dénonce le capitalisme et le matérialisme, et nous dit qu’on n’est pas dans une société qui nous rend heureux. J’y vois aussi une dénonciation de l’hypocrisie de nos sociétés qui nous rendent malades : la moitié des gens prennent des antidépresseurs à un moment où à un autre, la société nous rend malades, et il est exigé de nous de faire du yoga, de la méditation, de la lampe…, de se soigner nous-mêmes en plus. Amour Apocalypse est un film plus politisé qu’il n’en a l’air.