Au bord du monde, de Guérin Van de Vorst et Sophie Muselle; En première ligne, de Petra Volpe; L’intérêt d’Adam, de Laura Wandel : l’hôpital sous pression n’en finit plus d’inspirer des cinéastes d’horizons divers. Démonstration encore avec Second Victims, drame suffocant de l’actrice et réalisatrice danoise Zinnini Elkington. Médecin dans un hôpital de Copenhague, Alexandra (l’excellente Özlem Saglanmak, vue notamment dans la série Borgen) se voit contrainte par le manque de personnel d’assurer une double garde, au service de neurologie s’ajoutant les urgences, où débarque un jeune homme souffrant de forts maux de tête accompagné de sa mère (Trine Dyrholm). Le temps manquant, la doctoresse s’en tient à un examen sommaire et décide de le laisser rentrer chez lui, mais à peine a-t-elle repris sa course effrénée dans les couloirs de l’hôpital que le patient fait un accident cérébral…
Le syndrome de « seconde victime » fait référence à l’impact émotionnel – doute, culpabilité… – ressenti par des professionnels de la santé impliqués dans un problème grave ou une erreur médicale affectant un patient. S’intéressant à ce phénomène, Zinnini Elkington signe un thriller nerveux, suivant sa protagoniste caméra à l’épaule et réussissant à épouser ses sentiments contradictoires tout en s’attachant aux relations entre personnel médical et familles, et en auscultant le système hospitalier et ses failles – manque de moyens et surcharge de travail en particulier. Un film urgent et fort dont la réalisatrice nous parlait lors du festival du film de Gand.
-Comment en êtes-vous venue à vous intéresser au syndrome des « secondes victimes » ?
-Ma soeur cadette est médecin. Elle a terminé ses études en 2020, et a commencé à travailler en hôpital, partageant ses expériences avec moi. J’ai trouvé très intéressants les dilemmes profonds et l’énorme responsabilité à laquelle elle était confrontée quotidiennement tout en étant si jeune. Ma mère est par ailleurs bioanalyste dans le plus grand hôpital danois : cet environnement m’est donc familier depuis l’enfance, et j’ai toujours eu conscience de l’humain derrière les blouses blanches. Je savais vouloir faire un film autour de ce sujet sans encore avoir d’histoire. Je suis alors passée en mode éponge, consacrant beaucoup de temps à écouter les récits de médecins, m’immergeant en milieu hospitalier et m’imprégnant d’un maximum d’informations. Je me suis aussi mise à écouter un podcast d’étudiants en médecine de Copenhague, dont l’un des épisodes était consacré aux « secondes victimes ». C’est ainsi que j’ai découvert ce phénomène, dont j’ai tout de suite su qu’il serait au coeur du scénario. J’ai commencé à écrire avec l’idée de raconter une histoire où on éprouverait de l’empathie pour une médecin faisant une erreur. Mais chemin faisant, j’ai compris qu’il s’agissait en fait de susciter de l’empathie pour l’être humain et ses erreurs et pour la faillibilité qu’il y a en chacun de nous, et pas juste chez un médecin.
–Second Victims parle aussi des failles du système médical, au Danemark et ailleurs…
-Nous vivons aujourd’hui dans un monde où nous avons dévalué certaines des parties essentielles de l’expérience humaine. Nous n’estimons que ce que nous pouvons quantifier, ce que nous pouvons acheter et vendre, ce qui génère du profit. A mes yeux, ce qui est inquantifiable est plus important : prendre soin les uns des autres, la santé, la nature, les relations avec les autres. Tout cela n’a pas de prix, mais on tend à l’oublier, parce que nous vivons dans une société où le profit est la valeur principale. Un symptôme de cette situation réside dans le fait que nous traitons le personnel soignant comme des machines, mais aussi dans le fonctionnement du système médical. Au Danemark, nous avons un système de santé public et universel, mais dont on voudrait que, comme dans une usine, il soit toujours plus efficace. Mais les hôpitaux sont parmi les lieux les plus existentiels et chargés de sens qui soient parce qu’il y est question de la vie et de la mort, on y est au plus près du coeur même de l’expérience humaine, c’est la part essentielle de ce travail, il ne s’agit pas simplement de traiter de plus en plus de patients. Second Victims parle d’une doctoresse, mais il aurait aussi bien pu s’agir d’une infirmière, une sage-femme, un enseignant, quiconque qui, au sein de la société, consacre sa vie à être attentionné pour les autres, avec la valeur que cela représente.
-Comment avez-vous modelé cette histoire ?
-J’ai passé trois ans à écrire le scénario. Je tenais à ce que l’histoire soit à 100 % fictionnelle, parce qu’il y a eu au Danemark quelques cas d’erreurs médicales qui ont eu des répercussions très profondes sur les personnes concernées, cela devient facilement très émotionnel quand quelqu’un a perdu la vie, un proche, un enfant, un patient… Je tenais donc à ce que le film s’appuie sur un point de départ neutre, et non sur des expériences personnelles. J’ai dû construire entièrement une histoire, en respectant certains critères, et en ayant l’aide de ma soeur qui, sur base de ses connaissances, pouvait me dire quand je partais dans une mauvaise direction. Et je savais par ailleurs vouloir qu’il y ait une part d’urgence, avec une limite de temps, l’histoire se déroulant sur une journée. Je voulais également un patient jeune, parce que les études montrent que c’est l’un des facteurs qui rendent les choses plus difficiles pour le personnel. Mais sans qu’il s’agisse d’un enfant, parce qu’en ayant moi-même un, l’histoire aurait été trop proche de moi.
-Jusqu’où le film est-il documenté ?
-J’ai été animé par un souci d’authenticité maximal, parce que je voulais faire un film pour tous ceux qui travaillent dans les soins de santé et consacrent leur travail à s’occuper des autres. Je trouvais important qu’ils se sentent vus et qu’ils puissent eux-mêmes voir le film sans se sentir rejetés par la fiction, à cause de certaines de mes décisions. L’authenticité était donc primordiale, il y avait toujours un médecin ou une infirmière sur le plateau, et ces consultants ont orienté certaines décisions de mise en scène. Le film a été documenté en profondeur, et suivant des angles différents : des médecins comme des familles m’ont raconté leurs histoires personnelles, en plus de celles de ma soeur, j’ai fait des recherches sur les « secondes victimes », mais aussi sur l’environnement de travail et la communication en milieu hospitalier. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il y a aussi de l’humour dans le film, parce que les blagues sont une manière de relâcher la pression et d’évacuer un peu le stress. Et j’ai demandé à des médecins et des infirmières travaillant dans différents départements de relire le scénario, pour avoir un maximum de points de vue. Les médecins sont les lecteurs les plus critiques qui soient, parce qu’ils ont un sens aiguisé du détail.
-Il y a de la dureté dans les relations de travail. Est-ce quelque chose que vous avez observé ?
-Je l’ai constaté. J’ai fait un stage en hôpital, et j’ai suivi quelques médecins pendant leur garde. Il s’agit de petites choses très subtiles, mais quand vous venez de l’extérieur, que vous observez ces petites agressions et que vous les additionnez, ça représente en fait beaucoup. Quand j’ai montré le film à des médecins, ils m’ont dit que c’était de toute évidence une très mauvaise garde, la pire journée que l’on puisse imaginer. Il est peu probable que l’on rencontre tous ces problèmes en une seule journée, mais sur quelques semaines ou quelques mois, cela pourrait se produire. C’est quelque chose que l’on voit quand on étudie le ressenti des gens travaillant sous haute pression : si l’accent n’est pas mis activement sur le bien-être du personnel, des agressions vont commencer à se produire au sein du groupe. C’est un gros problème, et c’est la raison pour laquelle des gens quittent leur emploi : quand ils se sentent insécurisés ou vulnérables, ils n’ont pas d’espace de partage avec leurs collègues.
-Il y a presque un sentiment de suspicion qui s’installe…
-Ce type d’atmosphère suspicieuse est le produit d’un système. Au Danemark, comme dans la plupart des pays occidentaux, beaucoup de services publics sont désormais gérés suivant les préceptes du New Public Management. Avec pour conséquence que les employés des services publics passent de plus en plus de temps à faire des rapports parce que c’est la seule façon qu’a le système d’évaluer le service fourni. Cela vaut aussi pour l’encadrement des personnes âgées. La suspicion existe à un niveau systémique, en fonction de la façon dont on attend que des individus se comportent dans ces jobs. On les contraint à produire plus de rapports pour s’assurer qu’ils ne sont pas paresseux. Mais on oublie que les gens qui choisissent de travailler dans l’assistance aux autres le font parce qu’ils veulent aider et faire du bien.
-Les trois personnages principaux sont des femmes. C’était important pour vous de raconter cette histoire dans une perspective féminine ?
-Cela m’a semblé naturel parce qu’une majorité des travailleurs dans le secteur de la santé sont des femmes : les infirmières, mais aussi, au Danemark, une grande majorité des jeunes médecins qui sont, pour 70%, des femmes. J’ai écrit le rôle d’Alex avec Özlem Saglanmak en tête, parce que je voulais qu’elle ait l’autorité et les maniérismes professionnels requis par le rôle, mais aussi une vulnérabilité sous-jacente. Ce sont des qualités difficiles à réunir, mais je savais qu’Özlem pourrait le faire, et j’ai construit le reste de la distribution autour d’elle. Je voulais aussi qu’il y ait une identification directe entre la mère, jouée par Trine Dyrholm, et le médecin, qu’elles se comprennent l’une l’autre face à cette situation parce qu’elles sont mères toutes les deux.
-Comment Özlem Saglanmak s’est-elle préparée ?
-Elle fait un stage dans un hôpital, où elle a accompagné un médecin pendant ses gardes. Ca lui a ouvert les yeux : elle a notamment vu la nécessité de porter un masque quand on exerce ce type de profession, non par cynisme, mais parce que pour être en mesure de prendre ces importantes décisions au nom d’autres personnes, il faut se convaincre soi-même que l’on est invincible, d’une certaine manière. Cela lui a servi d’inspiration. Il y a aussi l’impact qu’a le fait de voir pour la première fois, quand on vient de l’extérieur, des personnes réelles qui sont malades et ont besoin d’aide, et d’être le témoin chaque jour des histoires qu’elles véhiculent. Nous ne sommes confrontés à la mort qu’à quelques moments de notre existence, mais ces médecins la rencontrent tous les jours, sous des formes diverses. Et ils portent tous ces gens avec eux. C’est très puissant. Nous avons aussi tourné le film dans un hôpital en fonction. C’était un immeuble de 24 étages, et nous étions au 12e, qui était vide, parce que ce département avait été déplacé dans un autre bâtiment. Nous pouvions sentir que ce que nous mettions en scène était en train de se produire au-dessus et en dessous de nous, comme si les sentiments et la douleur passaient à travers les murs. Aujourd’hui encore, quand je vois le film, j’ai l’impression que nous avons touché à une blessure collective. Je n’ai pas l’impression de l’avoir fait, j’ai l’impression d’avoir mis le doigt sur quelque chose auquel nous avons tous accès sans toujours le comprendre, et que je l’ai articulé dans une forme qui nous permette de tous en parler.
-Quel enseignement avez-vous retiré de cette première expérience de long métrage ?
-Je suis ravie d’avoir tourné un premier film sur le fait qu’on pouvait faire des erreurs. Une chose que j’ai apprise, c’est que si on n’est pas attentif, ce dont traite le film commence à se refléter dans le processus créatif. A l’écriture, j’ai eu le sentiment d’être à un moment rattrapée par cette notion d’objectivité et de rationalité, et de recherche d’une personne responsable, pour pouvoir situer la culpabilité. Du coup, terminer le scénario était très difficile, tant je voulais que tout soit sous contrôle. Et puis, j’ai compris que c’était lié au fait que ma manière d’écrire reflétait la façon dont pensait la protagoniste. Et j’ai compris devoir accepter qu’on ne pouvait pas établir la culpabilité, ce n’est pas aussi concret, il faut pouvoir accepter le chaos. J’ai appris à embrasser le chaos : à contrôler, mais aussi à laisser le chaos s’introduire, parce qu’on peut tellement vouloir contrôler un film qu’on risque de le tuer. Accepter le chaos a été un défi, mais s’est aussi révélé extrêmement libérateur.
Second Victims
Thriller hospitalier de Zinnini Elkington. Avec Trine Dyrholm, Özlem Saglanmak, Mathilde Arcel Fock.