Trois ans après le multi-césarisé La Nuit du 12, où il décortiquait le travail d’une unité de la PJ conduite par Bastien Bouillon et Bouli Lanners enquêtant sur un féminicide dans la région de Grenoble, Dossier 137 voit Dominik Moll investir un terrain voisin. Le réalisateur s’y invite en effet au coeur de l’IGPN, la police des polices française, quand, à la suite d’une manifestation des Gilets jaunes, une inspectrice – Léa Drucker, impressionnante – est chargée d’enquêter sur les violences policières. La sève d’un polar sous haute tension embrassant un sujet de société brûlant à l’abri d’un quelconque manichéisme. Rencontre.
-Après une équipe de la police judiciaire dans La Nuit du 12, vous infiltrez aujourd’hui l’IGPN (Inspection générale de la police nationale). D’où vient cet intérêt pour la police ?
-La police, ça intéresse tout le monde d’une façon ou d’une autre. Ce n’est pas pour rien qu’il y a énormément de polars, de films policiers, notamment ceux de Jean-Pierre Melville que j’aime beaucoup. Mais c’est vrai que, jusque avant La Nuit du 12, j’évitais soigneusement d’avoir des policiers dans mes films même s’il y avait des crimes parce que je trouvais qu’on les avait tellement vus sous toutes les coutures au cinéma que je préférais m’en passer. C’est à la lecture du livre de Pauline Guéna 18.3 Une année à la PJ, dont les 50 dernières pages ont servi pour La Nuit du 12, que je me suis dit que ça m’intéressait. Parce qu’au-delà des images un peu stéréotypées qu’on peut voir dans beaucoup de films et de séries, comme c’était très bien documenté et raconté, y compris dans tous les côtés ingrats et pas que héroïques du métier, ça parlait aussi du fonctionnement de l’institution. Et donc, après La Nuit du 12, j’avais un peu mordu à l’hameçon, et j’ai eu envie de continuer l’exploration de cette institution. L’IGPN, la police des polices, est un département qui est à la fois assez mystérieux, méconnu et inaccessible, et sur lequel il n’y a jamais eu ni de films, ni de livres. Le fait d’imaginer des policiers enquêtant sur d’autres policiers, je trouvais ça, d’un point de vue fictionnel, très intéressant. Et après, aussi d’un point de vue de ce que ça peut éventuellement soulever comme questions par rapport au fonctionnement de la société et des rapports police – citoyens.
-C’est facile pour un cinéaste de se faire accepter au sein de l’IGPN ?
-C’était relativement facile, presqu’à mon grand étonnement. Suite à La Nuit du 12, qui avait eu son petit succès, ses César, et qui avait été plutôt bien reçu aussi par les milieux policiers parce qu’il décrivait de façon assez approfondie et sans fard leur travail, j’ai eu un contact au ministère de l’Intérieur, à la direction de la Communication. Et j’ai demandé à ce contact s’il pensait possible d’imaginer une immersion à l’IGPN. Je n’y croyais pas, mais il m’a dit « pourquoi pas? » et m’a fait rencontrer Agnès Thibault-Lecuivre, la directrice de l’IGPN de l’époque, qui, pour la première fois, était une magistrate et pas une policière, et qui avait une grand ouverture d’esprit. Et surtout, elle avait envie de rendre l’institution moins opaque et que le public comprenne un peu mieux quel était son travail et sa fonction. Ma demande rentrait un peu dans cette démarche-là, et elle m’a autorisé d’y être quelques jours, où j’ai pu observer les enquêtrices et les enquêteurs dans leur travail, assister à des auditions, échanger avec celles et ceux qui étaient d’accord. Je tiens à préciser qu’il n’y a jamais eu de contrepartie : à aucun moment, on ne m’a demandé « c’est quoi le scénario ? », et de toute manière, il n’existait pas quand j’ai fait cette immersion. J’ai aussi pu obtenir d’autres choses, comme passer une journée dans le centre de commandement de la préfecture de police lors d’une manifestation, ou assister à une manifestation aux côtés de policiers, en étant moi-même déguisé. J’ai essayé d’avoir une vision la plus complète possible de tous les points de vue liés à ce type d’histoire.
–Dossier 137 aborde frontalement la question des violences policières. C’était le coeur du projet ?
-Je ne dirais pas que c’était le coeur du projet, mais l’un de ses aspects. Je voulais pouvoir nommer les choses, mais sans être dans le pointage de doigt ou la dénonciation, ce qui me paraît toujours un peu limité. Ma démarche est plus de questionner comment on peut en arriver à des violences policières, qu’est-ce qui y mène, quand il y tel type d’ordres qui sont donnés aux forces de l’ordre, tel type d’armes, comment est-ce qu’on peut en arriver là ? Essayer de comprendre plutôt que dire « tous les flics sont méchants et violents », etc. Mais ça n’empêche pas de nommer les choses, et de dire : « oui, il y a des policiers qui ont un problème avec la violence et un comportement qui devrait avoir comme conséquence qu’ils ne soient plus dans la police. » Le problème en France, c’est que le personnel politique semble incapable de prononcer ces mots : c’est Gérald Darmanin qui dit « quand j’entends le mot violences policières, je m’étouffe », ou Macron qui affirme qu’il est inacceptable de parler de violences policières dans un état de droit. Ou même récemment, suite aux images de Sainte Soline, le ministre de l’Intérieur qui dit « vous ne m’entendrez jamais prononcer le mot de violences policières ». Mais à un moment donné, il faut le nommer pour aussi montrer aux policiers qu’il y a un cadre. C’est ce que dit Stéphanie dans le film : « A force de trouver des excuses à ceux qui déconnent, ceux qui veulent bien faire leur travail vont se barrer, et il ne restera que les connards. » C’est une vraie crainte : il y a des policiers qui veulent bien faire leur travail, lui donner un sens et être une police réellement républicaine et citoyenne. Sauf que, à force de ne faire que de la surenchère répressive parce qu’on pense que ça fait plaisir aux policiers alors que ça ne fait absolument pas disparaître leur mal-être, on ne va pas solutionner le problème.
-Pourquoi avoir choisi de situer l’histoire à l’époque des Gilets jaunes ?
-Ca me semblait important de revisiter cette période. Quand j’ai commencé à travailler sur le projet, on n’en parlait plus du tout alors que ce n’était pas si lointain. Le Covid était passé par là, et il a un peu relégué le mouvement des Gilets jaunes aux oubliettes alors que les problèmes qu’il avait pointés continuaient à exister. J’ai trouvé curieux qu’on ne parle plus du tout de ce mouvement qui avait mis en panique le gouvernement alors qu’il fait partie de l’histoire de France et qu’il est une expression de la fracture sociale, du fossé entre Paris et la province, de plein de choses. Ca me semblait important d’en reparler, sans en faire le sujet principal du film, parce que des violences policières, il y en a eu beaucoup pendant les Gilets jaunes, mais il y en a eu avant, et il y en a eu après.
-Il y a eu des documentaires consacrés au mouvement, mais le cinéma de fiction ne l’a que fort peu abordé jusqu’à tout récemment avec Les Braises, de Thomas Kruithof, et votre film. Il fallait une avoir une certaine distance?
-C’est bien d’avoir un peu de recul quand même, le fait d’avoir un peu de distance permet de mieux en parler. Après, c’est vrai qu’en France, le cinéma ne s’est jamais beaucoup emparé de sujets qui suscitent vite des polémiques et des controverses. Sur la guerre d’Algérie, il n’y a eu que très peu de choses ; sur l’Occupation, maintenant, il y en a des kilotonnes, mais c’est suffisamment loin pour faire comme s’il n’y avait pas de rapport à l’actualité. C’est pour ça. Je pense que ce n’est pas tout à fait un hasard s’il y a eu aussi Les Braises à peu près au même moment; La Fracture, de Catherine Corsini, en avait aussi un peu parlé, mais c’est vrai qu’il n’y a pas énormément de films. C’est aussi un sujet qui fait peur : moi, ce n’est pas un film sur les Gilets jaunes, c’est un film sur une enquête policière qui a comme cadre les Gilets jaunes. Alors que dans Les Braises, les personnages centraux sont des Gilets jaunes, quelqu’un qui découvre l’engagement politique etc., mais ça fait peur aussi, les gens se disent « ouh là là… » C’est pour ça que ça me semblait plus sioux, plus malin d’une certaine façon, de l’aborder par la bande, de dire « on vous fait un polar, avec une enquête qui va vous tenir en haleine du début jusqu’à la fin, mais on va en profiter pour parler de ça. »
-C’est ce qui vous attire dans le cinéma de genre – le polar en l’occurrence -, cette possibilité d’amener des sujets par la bande ?
-Oui, tout à fait. Le cinéma de genre, ça a toujours été ça, parfois de manière pas forcément réfléchie ou consciente. Godzilla, qui parle du risque nucléaire, ou La nuit des morts-vivants, qui parle de la façon dont tout le monde devient des zombies… : un film de genre réussi, c’est effectivement quand ce n’est pas juste pour faire peur, mais qu’il y a d’autres thématiques qui entrent par la bande.
-Considérez-vous Stéphanie Bertrand, l’enquêtrice qu’interprète Léa Drucker, comme le compas moral du film?
-Pour moi, oui. C’est quelqu’un qui arrive à se remettre en question et à se poser des questions, ce qui pour moi est déjà un compas moral important. Et c’est ce qui fait défaut à la plupart de nos hommes et de nos femmes politiques, ceux qui sont aux affaires en tout cas, dont on a l’impression qu’ils en sont incapables. C’est toujours « je suis droit dans mes bottes, je suis une victime », Nicolas Sarkozy est une victime des juges, et voilà… Ils ont une espèce d’impunité et d’infaillibilité qui fait qu’ils ne se remettent jamais en question, et c’est ça qui est problématique aussi dans le paysage politique français.
-C’est aussi une personne dont la violence et le climat anxiogène qui l’entourent n’entament pas l’humanité…
-Oui, oui. L’humanité, ça devient presque un gros mot. Quand on parle d’humanité, on devient les bien-pensants etc., il faut, dans la sillon de Trump et de tous ses followers partout dans le monde, mettre les pieds dans le plat, dire n’importe quoi. Il faut être violent, il faut être disruptif en mentant comme on respire, en insultant les gens, il n’y a plus que la loi du plus fort qui compte. Et quand on essaie de remettre ça en question en soulignant que l’important, c’est le vivre-ensemble, c’est d’essayer de faire société et de voir comment on y arrive justement, on est le bien-pensant de service. Alors que la vraie radicalité, c’est de continuer à croire en ça et de défendre ces principes-là.