A Day at the Mostra (9) : John Boorman et la malédiction de Pazuzu

« The Heretic », de John Boorman.

« David Lean m’a dit un jour : « nous connaissons tous des échecs, mais il faut essayer de ne pas en faire de fameux ». Moi, je me suis arrangé pour faire l’un des plus célèbres désastres de l’histoire du cinéma. » C’est avec une solide dose d’auto-dérision que John Boorman évoque Exorcist II : The Heretic, aventure mouvementée que relate aujourd’hui David Kittredge dans John Boorman and the Devil, épatant documentaire présenté dans la sélection des Venice Classics. Révélé en 1967 par Point Blank, le cinéaste britannique bénéficie, depuis Deliverance, d’un crédit pratiquement illimité que n’a pas entamé la réception mitigée de Zardoz. Aussi, lorsque germe l’idée de donner une suite à The Exorcist, triomphe inattendu de William Friedkin en 1973, c’est naturellement vers lui que se tournent les dirigeants de la Warner. Boorman n’a aucune envie de s’inscrire stricto sensu dans les pas de Friedkin, lui qui préfère aux têtes qui tournent une approche métaphysique, citant les théories de Teilhard de Chardin. Il a aussi l’intention de créer un monde surréel, conforme à son idée suivant laquelle « les films sont plus proches des rêves que de la réalité. » Autant dire que l’on est là bien loin du film d’horreur pur jus qu’attendent les fans de l’original.

Engagé sur ce qui ressemble fort à un malentendu, le projet se heurte d’emblée à une série d’écueils, chemin de croix que le film de David Kittredge retrace par le menu, de nombreux témoignages à l’appui – Boorman, bien sûr, mais aussi le scénariste Rospo Pallenberg ou les actrices Linda Blair et Louise Fletcher -, à quoi s’ajoutent les interventions de cinéastes comme Karyn Kusama et Joe Dante, ainsi que d’exégètes. A cinquante ans de distance, le tournage de The Heretic tient de l’inventaire des problèmes que peut rencontrer une production cinématographique, le chaos étant accentué par l’ampleur du projet et le deadline strict d’une date de sortie fixée impérativement au 17 juin 1977 (en raison d’une pratique aujourd’hui abandonnée, le « blind billing »). Quand Boorman contracte la fièvre de la vallée, le clouant sur un lit d’hôpital cinq semaines, les rumeurs de malédiction vont bon train, de mêmes que celles d’un désastre annoncé. Pazuzu ou non, les délais rabotés contraignent le réalisateur à simplifier la fin du scénario et à pratiquer diverses coupes, le film s’en trouvant dénaturé. La suite ressemble à un cauchemar : fiasco de l’unique test-screening dont les spectateurs, la stupéfaction passée, rient aux éclats – un comble pour un film d’horreur -, avant de poursuivre les dirigeants de la Warner dans la rue; critiques incendiaires, massacrant film et réalisateur – à un journaliste particulièrement virulent, celui-ci répond : « Et quoi, vous voudriez que j’aille m’immoler sur Hollywood Boulevard ? »; impossibilité matérielle de tirer des copies du nouveau montage express du cinéaste, pourtant testé avec un certain succès; catastrophe industrielle au box-office… Boorman sortira meurtri de l’aventure, et il faudra attendre plusieurs années pour le voir tourner Excalibur, où s’exprimeront son génie, son audace et sa faculté à créer des mondes. Quant à The Heretic, s’il a été réévalué depuis, il constitue aussi le témoignage d’une époque révolue où Hollywood ne craignait pas de prendre des risques, fussent-ils inconsidérés…

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