Sepideh Farsi : « la seule chose qui me fait garder espoir, c’est l’espoir et la dignité des Palestiniens »

Sepideh Farsi.

Cinéaste iranienne exilée en France depuis l’âge de 18 ans, Sepideh Farsi est l’autrice d’une quinzaine de films, parmi lesquels Téhéran sans autorisation, réalisé avec un téléphone portable, Red Rose, ou, plus récemment, La sirène, film d’animation présenté à la Berlinale en 2023 où elle revenait sur la guerre Iran-Irak. Son dernier opus, le documentaire Put Your Soul on Your Hand and Walk, plonge le spectateur au coeur de l’horreur gazaouie à travers la voix et le regard de Fatma Hassona, photographe palestinienne de Gaza, tuée en avril dernier par une frappe ciblée de l’armée israélienne. Un film déchirant, que prolonge l’expo « Fatma Hassona : The Eye of Gaza » présentée au Cinéma Galeries, à Bruxelles, cadre de cette rencontre avec la réalisatrice.

-On vous voit, au début du film, partir pour Le Caire avec l’intention d’entrer à Gaza. Quel était votre projet ?

-Je voulais voir de près, filmer. Je ne savais pas ce que j’allais voir, parce que typiquement, dans ces cas-là, c’est l’urgence qui prime. J’avais les contacts de quelques réfugiés palestiniens qui venaient de sortir de Gaza et étaient arrivés au Caire, et j’avais l’espoir de trouver un fixeur pour pouvoir, d’une manière ou d’une autre, entrer à Gaza, et voir de près ce qui était en train de se jouer. C’était peut-être un peu naïf de ma part, mais j’ai essayé. C’était ça le projet, mais j’ai vu que ce n’était pas possible, c’était trop tard. Peut-être que quelques mois avant, fin 2023, il aurait été possible de faire un séjour court, mais en avril 2024, c’était impossible.

-Vous vous êtes lancée dans cette entreprise parce que vous aviez l’impression qu’on ne voyait pas toute l’histoire ?

-Oui, depuis le début. J’étais en tournée avec mon film d’animation La sirène, qui avait démarré en ouverture du Panorama à Berlin en février, et il y avait déjà quelque chose d’étrange de présenter un film qui parle d’une guerre au passé, la guerre Irak-Iran, alors qu’il y avait énormément de conflits. Il y avait l’Ukraine, le Soudan, le Congo depuis longtemps et puis, en octobre, sont arrivés les attentats. Dans la foulée, beaucoup de gens exprimaient leur point de vue, mais les Palestiniens n’étaient pas là, ils étaient absents des médias. Ca m’a dérangée. Je suis Iranienne, j’ai l’habitude de cet espèce d’effacement médiatique, que d’autres analysent votre situation pour vous, au lieu de vous demander à vous-même ce que que vous en pensez. Ca m’a beaucoup perturbée, et c’est pour ça que je suis partie à la recherche d’une réponse, sans savoir ce que j’allais trouver. Ca, c’est venu plus tard.

-Vous expliquez dans le film les circonstances dans lesquelles vous faites la connaissance de Fatma Hassona. Comment a germé l’idée de faire un documentaire au départ des appels vidéos qui débutent alors entre vous ?

-C’est assez difficile à dire de façon logique et structurée, mais je l’ai senti très rapidement, dans les premières minutes de cette conversation qui démarre quasiment le film. J’ai senti qu’il se passait quelque chose d’unique, qu’elle avait un témoignage, une façon de parler des choses extraordinaire, une présence très forte, et ce fameux sourire inoubliable qu’elle a toujours eu. Elle me parlait d’une façon à la fois très déterminée, candide, innocente, c’était plein de nuances différentes et de verve. J’avais interviewé des Gazaouis qui venaient d’arriver au Caire, mais personne ne parlait comme elle, comme si elle était l’ambassadrice d’un message qu’elle avait à véhiculer. Il y avait cette responsabilité, cette mission, l’énergie qui se dégage d’elle se voit à l’image. Et je crois qu’elle aussi a été touchée par quelque chose chez moi, parce qu’elle a été très vite très en confiance.

-Vous vous reconnaissez en elle ?

-Un petit peu. Nos vécus sont bien sûr très différents, mais il y a eu des choses qui m’ont rappelé mes débuts. J’ai été en prison, j’ai été bloquée en Iran. Elle, elle n’a pas fait de prison, elle était sous les bombes. Je n’ai jamais été directement sous les bombes, mais le fait d’être bloquée quelque part, de ne pas pouvoir sortir, je connais. Même si ça remonte à il y a longtemps, j’ai cette expérience dans ma chair. C’est peut-être ça aussi qui faisait que je pouvais lui adresser mes questions ou lui parler d’une manière qui la mettait en confiance, du fait que j’étais une Iranienne et de ce que j’avais vécu.

-La forme du film, qui alterne vos conversations filmées sur téléphone portable, ses photos et des bulletins d’informations, s’est-elle imposée d’emblée ?

-Les bulletins d’informations, je les filmais déjà depuis plusieurs mois. Je les filmais là où je me trouvais, parce que cette différence de traitement médiatique m’obsédait et me fascinait. Je voulais avoir des preuves de la manière dont la même nouvelle était annoncée différemment d’un média à un autre. J’avais donc des heures de JT en plusieurs langues, et je savais que j’allais utiliser ça. J’ai su aussi très vite que nos conversations seraient l’un des fils principaux du film. Mais la forme finale et la structure du film ont émergé petit à petit. J’ai testé une version où j’avais intégré d’autres images, mais ça ne passait pas : rien ne pouvait venir à côté de ce qu’on se disait, aussi par l’intensité et la gravité de ce qu’elle me racontait. Tout ce que je mettais à côté paraissait inconvenable, léger, indécent. L’idée de mettre ses photos, par contre, je l’avais dès le début, sans savoir où exactement. Les blocs de photographies sont venus vers la fin du montage. J’ai décidé qu’il y en aurait trois dans le film, rythmés au son : une fois, c’est son poème, une fois c’est sa chanson et une autre fois, c’est presque du silence, pour les photos après l’attaque, dans l’école, qui sont très dures. C’est d’ailleurs la seule série assez frontale qu’elle a faite, parce qu’en général, elle ne photographiait pas les corps, les cadavres, elle faisait une autre sorte de photos.

-Pourquoi avoir conservé au film un côté brut, avec notamment les nombreuses déconnexions qui interrompent vos conversations ?

-Pour qu’on partage le même sentiment d’être en apnée, la même frustration. Lors de chaque déconnexion, il y avait une sensation physique mais aussi de l’inquiétude, et je voulais que ça se sente. J’ai laissé ces moments pour que le spectateur ressente ce que ça voulait dire d’être en conversation puis coupées soudain, le rappel, qui passait ou ne passait pas, l’incertitude. Et aussi les coupes à l’image, les coupes au son, qui déformaient parfois sa voix, parfois son visage, ça devenait autre chose. Le film prend un aspect plastique par moments. Je trouvais intéressant de les garder parce qu’on lit presque au-delà de ce que l’on voit, on traverse l’image et on lit au-delà, il se passe autre chose. Du coup, j’ai remis beaucoup de ces moments un peu défaillants de l’image ou du son, sans les nettoyer.

-Le fait que Fatma Hassona ait été assassinée change la perception que l’on a de son histoire. Cela a-t-il modifié la façon dont vous avez envisagé le film?

-Le fait qu’elle ait été ciblée, assassinée, change notre perception du film mais pas son sens. Le film est le même. Il me semblait avoir réussi, avec ce qu’elle m’avait transmis grâce à son témoignage, à construire un arc narratif ou émotionnel assez complet. Quand on fait un film comme celui-là, c’est toujours sur une période donnée. Le film est une tranche de ce conflit, le témoignage d’une Palestinienne de Gaza pendant un certain nombre de mois durant le conflit avec un début et une fin temporels, il y avait des dates. Si j’ai toujours continué à filmer, il y a eu un moment dans le processus de montage, vers la fin de l’année, où je n’intégrais plus de nouveau matériel dans le film. J’ai retravaillé la même structure, avec un addendum début mai.

-Elle cite à un moment l’un des personnages du film The Shawshank Redemption, qui dit : « L’espoir peut être quelque chose de dangereux ». Quel est votre sentiment à cet égard ?

-C’est très étrange comme citation. J’y pense encore, et j’ai l’impression qu’elle voulait dire le contraire. Parce que je lui réponds tout de suite « Tu ne crois pas que c’est nécessaire, l’espoir ? » . L’espoir peut être dangereux, mais en même temps, il est nécessaire, et je cite l’exemple de la lutte en Iran, parce que si on perd l’espoir, on se laisse aller, et on meurt. J’ai l’impression qu’elle voulait dire le contraire, qu’elle citait ce passage pour dire l’inverse. Bizarrement, je n’ai pas vu ce film, et je crois que je ne veux pas le voir. Tout le monde me demande si je l’ai vu, mais non, pas encore… Même ma fille, qui l’a trouvé super, m’a dit que je devrais, mais toujours pas…

-Elle dit aussi à un moment : « Si la guerre à Gaza finit, ce sera la fin de toutes les guerres. »

-C’est un petit peu le point de vue palestinien, et l’identité palestinienne qui est centrée sur lutte palestinienne. C’est aussi reconnaître que c’est un conflit qui dure depuis très longtemps, plus d’un siècle. Aujourd’hui, de mon point de vue, je l’interprète ainsi : c’est vrai que c’est à la croisée de beaucoup de luttes anticoloniales, anticapitalistes, antiimpérialistes, et que c’est aussi au centre de cette nouvelle conquête du Moyen-Orient que les Etats-Unis et Israël, avec la complicité de pas mal de pays européens, sont en train de faire, en en redessinant un peu la carte. Elle n’a pas tort, même si je trouve ça un peu trop simple, trop facile, de dire que la fin du conflit israélo-palestinien serait la fin de tous les conflits du monde. Mais je pense que ça résoudrait beaucoup de choses, si on arrivait à une solution stable de paix avec deux Etats, parce que un Etat pour deux peuples, on n’y est plus du tout. Ca résoudrait beaucoup de tensions dans la région, mais aussi en Europe et en Occident, parce que c’est un point qui attise les passions d’une très mauvaise façon.

-Comment garder espoir dans le contexte actuel ?

-C’est très difficile de garder espoir, c’est vrai. Je suis très déçue. Je suis fière de tous les gens qui militent, et je pense qu’il y en a de plus en plus et j’en suis très contente, mais ce n’est pas assez évidemment. Mais je suis extrêmement déçue de la lâcheté des gouvernements européens et des Etats-Unis, quelle que soit l’administration. Je ne comprends pas qu’on remette en cause et qu’on viole les conventions internationales pour lesquelles on s’est tellement battus suite à la Seconde Guerre mondiale, avec la catastrophe que ça avait été. Comment remettre tout ça en cause en faisant deux poids, deux mesures ? Comment jeter tout cela à la poubelle ? C’est extrêmement dangereux pour la démocratie en général, et je suis très déçue, mais j’ai l’impression, et ce n’est pas uniquement le conflit israélo-palestinien et le génocide qui le fait, que le monde va vers de plus en plus de profit, de moins en moins de droits humains; de moins en moins de légalité et de plus en plus de violations de tous les principes de démocratie. Et c’est inquiétant pour tout le monde, même ici en Europe. La seule chose qui me fait garder espoir, c’est l’espoir et la dignité des Palestiniens. Je me dis que si eux, ils y croient, je n’ai pas le droit de ne pas y croire. Je dois respecter ça.

-Comment voyez-vous le rapport entre le film et l’expo « Fatma Hassona : The Eye of Gaza » ?

-C’est un prolongement. L’exposition, c’est vraiment l’oeuvre de Fatma, c’est une sélection de ses photos que j’ai faite avec un ami photographe. Mais ça fait aussi partie de la documentation du génocide et de l’occupation israélienne à Gaza. C’est très important, parce que c’est pour ça qu’elle a donné sa vie. Le film est un témoignage, ses photos aussi, et il y aura un livre, Fatma Hassona: les yeux de Gaza avec plus de photos et un corpus plus important : quelques dialogues du film, son poème, d’autres textes. J’avais promis d’organiser des expos et de faire un livre depuis l’an dernier déjà, mais ce n’était pas possible, personne n’en voulait. Aujourd’hui, on est beaucoup plus en demande, les instances culturelles, les festivals, une sorte d’ouverture s’est opérée. Ce n’était pas du tout la même ambiance l’année dernière. Ca existait, mais c’était plus le réseau militant et associatif qui initiait et qui suivait. Maintenant, ça s’est ouvert sur un public plus large, l’opinion politique suit beaucoup plus, et les médias se sont ouverts, les festivals, les galeries. On a mis du temps, et malheureusement, elle n’est plus là pour le voir.

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