Raison et sentiments

Stellan Skarsgard et Renate Reinsve © Kasper Tuxen Andersen.

Sentimental Value s’ouvre sur une scène lumineuse, quand une demeure des hauteurs de Oslo prend vie dans la rédaction d’une écolière : « La maison n’aimait pas le bruit, mais elle détestait encore plus le silence… ». Manière limpide et pudique de traduire l’impact dévastateur produit par une séparation sur deux jeunes soeurs, déflagration muette se trouvant au coeur du nouveau film de Joachim Trier. Le temps a passé, et Nora Borg (Renate Reinsve) est désormais une actrice de théâtre renommée mais fragile dont la présence électrise les scènes, tandis qu’Agnes (Inga Ibsdotter Lilleas), sa cadette, a choisi une vie de famille et la discrétion d’une carrière d’historienne. Moment où leur père, Gustav (Stellan Skarsgard), fait irruption aux funérailles de leur mère, rompant un silence long de plusieurs années. Réalisateur réputé, il n’est pas venu sans arrière-pensées, puisqu’il propose à Nora de jouer dans son prochain film, écrit pour elle, assure-t-il. A quoi la jeune femme oppose un lapidaire: « On ne va pas travailler ensemble, papa, on n’arrive déjà pas à se parler. » Refusant de renoncer à son oeuvre maîtresse, il se tourne alors vers une star hollywoodienne, Rachel Kemp (Elle Fanning), pour en interpréter le rôle principal, entamant avec elle des répétitions dans la maison familiale, et ravivant ce faisant les blessures du passé…

Ponctuant sa trilogie d’Oslo – après Oslo, 31 août, le film qui le révélait en 2011, et l’imparable Julie (en 12 chapitres) qui imposait, dix ans plus tard, Renate Reinsve -, Sentimental Value voit Joachim Trier se livrer à une exploration des liens familiaux. Vaste sujet, que le réalisateur norvégien embrasse dans toute sa complexité, l’envisageant sur plusieurs générations, mais aussi dans sa géométrie variable, des rapports parents – enfants à ceux au sein d’une fratrie. Combinant film méta et drame intime, Trier a le trait affûté, s’immisçant au sein de la cellule familiale avec une rare acuité pour sonder les âmes et convoquer une large palette de sentiments, du chagrin au réconfort; de la douleur à la tendresse… Le cinéaste y adjoint le pouvoir réparateur de l’art, en une réflexion à laquelle sa mise en scène imprime un élan d’une exceptionnelle fluidité, que ponctuent diverses fulgurances – voir, par exemple, une échappée deauvillaise charriant un imaginaire cinéphile foisonnant – mais aussi des notes plus légères. S’il y a là, forcément, des échos bergmaniens, amplifiés par la densité de la performance de Stellan Skarsgard, impérial face à une étincelante Renate Reinsve et une Elle Fanning toute de grâce mélancolique, Sentimental Value apparaît plus encore comme l’opus le plus profond et le plus abouti d’un auteur arrivé à maturité artistique. Auréolé du Grand Prix au festival de Cannes, c’est là un film bouleversant que l’on ne saurait mieux qualifier que de chef-d’oeuvre.

Sentimental Value

Drame intime de Joachim Trier. Avec Renate Reinsve, Stellan Skarsgard, Elle Fanning, Inga Ibsdotter Lilleaas.

cote: 5/5

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